Alexandre Sumpf
(historien, professeur à l’université de Strasbourg)
Les Soviétiques à Nuremberg
Merci pour votre magnifique accueil au Chambon-sur-Lignon, un lieu qui est un peu mythique pour moi qui suis né en Ardèche mais n'avais jamais fait le crochet pour venir jusqu'ici.
Je vais vous parler du « dark side » de Nuremberg, celui dont on ne parle jamais : les Soviétiques. Les Soviétiques sont arrivés là auréolés, dans l'opinion internationale, de leur victoire sur le nazisme, et du statut – qu'on a du mal à imaginer aujourd'hui – de star de toutes les Russies. Et la star internationale, c’est Staline, qui est considéré unanimement comme le « libérateur » de l'Europe de l'Est – même s'il ne l'a absolument pas libérée. Et cela joue un rôle dans le procès de Nuremberg lui-même.
Les Soviétiques arrivent en zone américaine, dans un procès organisé par les Américains, et se confrontent, pour la première fois depuis très longtemps, à un vrai tribunal, avec un vrai droit. Ils viennent, sans en avoir clairement conscience, prendre une leçon de ce qu'est un État de droit, avec toutes les limites qu'on a vues, mais malgré tout on peut juger que dans l'ensemble le tribunal de Nuremberg a été un tribunal équitable : pour les Soviétiques, cela a été insupportable. C'est le premier axe que je développerai.
Le second axe, c’est que les Juifs sont les grands absents de Nuremberg. Un seul a pu témoigner – je vous en parlerai – c'est un grand poète de Vilnius, Abraham Sutzkever, qui a voulu témoigner en yiddish et qui n'a pas été autorisé à le faire puisqu'on ne pouvait témoigner au procès que dans la langue des vainqueurs et aussi dans la langue des vaincus. La question « Qu'est-ce qu'on fait des Juifs à Nuremberg ? » est une question particulièrement épineuse en URSS, où il y a eu pendant la Seconde Guerre mondiale un mélange d'antisémitisme et de philosémitisme : un crime qui était sans cesse à la fois caché et montré, montré quand cela dérangeait les Soviétiques et caché quand cela les arrangeait pour des questions de propagande, intérieure ou extérieure. Et, enfin, il y a la question déjà soulevée dans l’intervention de Jean-Paul Jean et aussi un peu dans celle d’Annette Becker : comment est-ce qu'on administre la preuve ?
Comment administre-t-on la preuve ? Cette question est en lien avec un travail que j'ai mené dans les années 2013-2015 avec une équipe de chercheurs, et qui a donné une grande exposition mémorielle sur la Shoah telle que vue et filmée par les Soviétiques. Comment est-ce que le film a pu, à un certain moment, être considéré comme la possibilité d'une preuve ? Vous savez qu'aujourd'hui encore c'est quelque chose de très débattu, puisqu'on a toujours le sentiment qu'un film peut être truqué – comme si un texte ne pouvait pas être manipulé, alors qu’un texte est beaucoup plus facile à modifier qu'un film : quand on tronque un film cela se voit tout de suite, mais quand on enlève une phrase dans un texte, cela ne se voit pas.
Les Soviétiques arrivent
Les Soviétiques arrivent à Nuremberg armés d'une supériorité politique et morale évidente : supériorité parce qu'ils ont non seulement été occupés, mais ils ont été victimes, il faut bien le dire, d'une politique d'annihilation. Bien sûr il y a eu des tragédies en France, mais on n'y a pas vécu la guerre telle qu’elle a eu lieu à l'Est : une guerre où il y a eu le « Hunger Plan », le plan de famine, qui à lui seul a coûté au moins quatre millions de morts. Une guerre dont un Staline fanfaron prétendait qu’elle n’avait causé que huit millions de morts. Aujourd'hui, de manière conservatoire, c'est-à-dire la plus prudente possible, on s’accorde sur 26,7 millions de morts en prenant en compte les frontières soviétiques de 1945 et pas celles de 1939.
Parmi ces morts il y aurait eu seulement trois millions de Juifs considérés comme soviétiques dans les frontières de 1945, soit la moitié des Juifs qui ont péri assassinés. Pour les Soviétiques, c’est un problème sans en être un, c'est-à-dire que c'est énorme pour la communauté juive d'URSS et pour les Juifs polonais. Parmi ces derniers, ceux qui ont survécu sont en général des Juifs qui se sont réfugiés en URSS entre 1939 et 1941 mais qui ont été déportés en URSS en tant qu'intellectuels bourgeois, en tant que « Polonais nationalistes », et qui, revenus en Pologne dans les années 1940, ont été victimes de pogroms.
Ce crime d’une dimension absolument inimaginable contre les Juifs a été longuement documentée et qui a été largement diffusée dès l'été 1941, où ont été fondées les premières instances qui vont ensuite donner, début 1942, « la commission extraordinaire d'enquête spéciale sur les crimes de l'envahisseur germano-fasciste », la « Tchégéka », sur le territoire occupé d'URSS. Le pouvoir stalinien a ici repris une vieille expérience de la Première Guerre mondiale, celle des commissions d'enquête sur les atrocités de l'ennemi, en particulier les atrocités allemandes. Les moyens étaient considérables, avec des recueils de preuves et de témoignages. Et parmi ceux-là, dans l'arsenal qui a été mis à disposition de cette Tchégéka, il y avait le film : il existait une grande école documentaire soviétique, et on a mis à contribution les principaux opérateurs du front dès août 1941. Il y a un premier texte qui dit qu’il faut filmer : filmer non pas les massacres et les destructions en direct, parce que ce n'est pas possible et qu’en général on est en train de se battre, mais filmer juste après. Il faut filmer pour trois raisons : pour la propagande, pour l'histoire, et pour les futurs procès qui auront lieu après-guerre. C'est donc ce décret du début 1941 qui est absolument fondateur, puisqu’il permet aux Soviétiques – étant donné la durée d'occupation, les atrocités commises et tout ce travail d'enquête qui n'a pu être mené ni par les Américains et par les Britanniques, qui ne sont pas présents sur le continent européen, ni non plus par les Français – qui leur permet donc d’arriver en Allemagne fin 1945 armés de toutes les preuves.
Ce sont eux, à Nuremberg, qui vont montrer le « cuir humain ». Ce sont eux qui vont montrer tout ce qu'ils ont trouvé, les expériences de la guerre sur les prisonniers de guerre soviétiques, et pas sur les autres prisonniers de guerre. En effet l'URSS n'est pas signataire de la Convention de Genève protégeant les prisonniers de guerre, dont l'Allemagne de Weimar a été signataire et qui a été ratifiée par Hitler en 1934 : aussi cette Convention ne protège pas les prisonniers de guerre soviétiques, ce qui a ouvert la voie à dix millions et demi de morts rien que dans l'armée soviétique, dont un million et demi pendant les marches de la mort de l’été 1941. Celles-ci ont été inventées en Anatolie en 1915, mais elles ont été remises au goût du jour par l'armée allemande qui, en trois mois, a réussi à éliminer un million et demi de soldats, en général de la classe 1941, qui ont disparu corps et âme dans ces longues marches sans eau et sans rien à manger. C'est absolument considérable. Vous imaginez faire mourir un million et demi de personnes juste en les affamant et en les assoiffant ? C'est possible quand on a toute une armée qui est soumise à un diktat, sans aucune limitation et sans moyens de contrôle externe.
Les Soviétiques arrivent armés de tout cela, convaincus que Nuremberg, malgré tout, est leur moment. Mais ils ne s’y sont pas du tout préparés correctement. Ils arrivent avec une équipe restreinte, moins restreinte certes que l'équipe française mais où, par exemple, il n'y a quasiment personne qui parle anglais. Ils sont obligés d'envoyer chercher en urgence les rares Soviétiques qui peuvent traduire les documents et assurer l’interprétariat. Et pourquoi n'y a-t-il personne qui parle anglais ? Parce que dans les années 1930, parler anglais en URSS signifiait être un espion, et donc être envoyé au goulag ou être exécuté.
Dans les années 1930 on avait aussi une autre habitude : celle des procès dits staliniens, des procès-spectacles, pour l'exemple. Et c'est là aussi où les Soviétiques arrivent armés d'une autre expérience, dont on tient rarement compte : c'est qu'eux ont organisé, conformément aux accords de Saint-James de 1942, leur propre procès pour des soldats et des officiers de rang intermédiaire, et jusqu'à des généraux pour des crimes localisés. Ils l'ont fait dès l'été 1943 à Krasnodar, et chaque fois qu'une ville était reconquise : ils organisaient un procès-spectacle avec une exécution-spectacle. Tout cela était filmé. Ils arrivent donc à Nuremberg non seulement avec des images de preuves, avec des images de témoignages, mais aussi avec des images montrant comment la justice soviétique opère et comment la justice populaire prend sa revanche sur les criminels de guerre.
En revanche il y a un manque de personnel, de traducteurs, et un manque de fluidité dans la décision, car il n'y a pas de délégation de l’autorité. Celui qui pilote de temps en temps, c’est Staline, mais il a d’autres choses à régler. Celui qui pilote le procureur présent à Nuremberg, et qui s'appelle Rudenko, ce n'est autre que Andreï Vychinski. Vychinski, on le connaît : c'est le procureur général d'URSS, celui qui a organisé tous les procès de la Terreur, et notamment les fameux procès de Moscou de 1936, 1937 et 1938. Vous imaginez donc la chaîne de commandement, extrêmement compliquée, dans une Europe où on ne fait pas confiance au téléphone ni au télégramme : on envoie des messages par avion, on attend une validation depuis Moscou. Alors qu’en face, du côté anglo-saxon, on a une machinerie qui fonctionne beaucoup mieux.
Il y a un troisième élément encore, c'est que les Soviétiques insistent pour introduire dans l'acte d'accusation deux choses qui ont finalement été acceptées. La première, c'est le crime d'agression. En effet, ils ne se sentent absolument pas coupables d'avoir agressé la Pologne le 17 septembre 1939. Quand je demande à mes étudiants aujourd'hui quand l'URSS a commencé la guerre, tout le monde me dit le 22 juin 1941. Et je leur réponds, voilà, vous êtes victimes d'une propagande stalino-rooseveltienne. Cela arrangeait tout le monde de faire passer l'URSS pour l'agressé. Mais la vérité c'est qu'il y a le pacte germano-soviétique du 23 août 1939, et l'entrée de l'Armée rouge le 17 septembre 1939 en Pologne, avec même de premiers combats entre Allemands et Soviétiques parce qu'ils se sont trompés, ils ont cru les uns les autres que c'étaient des Polonais autour de Lviv : il y a eu quelques morts à ce moment-là, mais tout le monde s'est excusé, on s'est séparé en bons amis, et on a retracé la ligne de démarcation. Il y a aussi un juriste soviétique qui a travaillé sur ces questions-là, Aron Trainin : il veut absolument faire juger ce crime d'agression car il pense pouvoir exonérer l'URSS de toutes les invasions qui ont eu lieu ensuite, et surtout justifier le fait que l'URSS occupe, de manière militaire puis bientôt coloniale, toute l'Europe de l'Est.
Ce que l'on sait rarement, c'est que le procureur de l'URSS agit non seulement au nom de l'État soviétique mais aussi de tous les États occupés par l'Armée rouge, et notamment au nom des Tchécoslovaques. C'est pour cela qu'ils produisent un film sur le massacre de Lidice du 10 juin 1942, dans ce village qui a été l'Oradour tchèque, village entièrement rasé après l'assassinat dans les rues de Prague de Heydrich, le gouverneur général nazi. Les Soviétiques sont convaincus que les Allemands seront condamnés, de manière très naïve parce qu'ils fonctionnent en réseau fermé : c'est comme aujourd'hui avec le système poutinien, ils ont tellement l'habitude de tout décider, d'avoir raison sur tout, qu'ils sont très étonnés de rencontrer une opposition. Or cette opposition a été non seulement ferme, assise sur le droit et, en plus, coalisée, puisqu’il est de l'intérêt des Alliés d'avoir un procès équitable, et donc qu’il y ait des acquittements. Je ne sais pas si les acquittés méritaient de l'être mais en tout cas, politiquement, c’était intelligent car s'il n'y avait eu que des condamnés on aurait pu accuser encore davantage Nuremberg d'avoir été un procès des vainqueurs, un procès partial. Mais en en acquittant trois – les moins monstrueux – on montre qu’on est équitable. En revanche les Soviétiques étaient tout à fait contre : ils voulaient qu'on condamne tout le monde, et qu'il y ait des exécutions publiques – pas des petites exécutions dans une cour de prison sans aucun témoin. On a le film de l'exécution sur la place de Smolensk : j'ai vu les archives à Moscou et j'en ai encore des frissons, d’autant qu’on a mis du son sur ces images.
La deuxième chose que les Soviétiques ont réussi à faire accepter – une chose absolument folle – a été de faire accuser les Allemands du crime de Katyn. Les Allemands ont pris connaissance du massacre de Katyn dès l’automne 1941, mais ils n’ont rien fait de cette information. Ils ne s'en sont servis qu'au printemps 1943, parce qu'ils commençaient à perdre la guerre et qu’ils ont essayé de remobiliser l'opinion à l'intérieur de l'Europe occupée, et l'opinion internationale contre le bolchevisme génocidaire ou le bolchevisme massacreur et barbare. Quoi de mieux que le massacre d'environ trente mille officiers polonais – et pas que des officiers, il y a aussi quelques membres de l’intelligentsia – éparpillés sur plusieurs sites autour de cette forêt de Katyn, aux confins entre la Biélorussie, la Russie et la Pologne ? Les Allemands font venir une commission internationale d'experts, ils produisent un film et des actualités filmées – en France elles sont sorties le 7 mai 1943 (vous pouvez trouver cela sur le site de l'INA). Les Soviétiques sont bien en peine et nient, en reportant la faute sur la Gestapo avec, pour preuve, que les officiers ont été assassinés d'une balle dans la nuque… Or, la Gestapo s'est inspirée de la technique du NKVD en la matière. Quand les Soviétiques reconquièrent en novembre 1943 cet espace-là, par la reconquête de Smolensk, proche de Katyn, ils produisent tout de suite un film, intitulé La tragédie dans la forêt de Katyn : film magnifique, où l’on voit se faire des exhumations qui mettent au jour des cartes postales envoyées en septembre 1941, montrant bien que ces personnes décédées sont mortes après l'invasion de l'URSS. Sauf qu'évidemment les cartes postales ont été glissées avant que la caméra soit allumée –tout cela n'est qu’un faux...
Le problème, c'est qu’en voulant apporter la preuve d'un crime dont tout le monde sait qu’ils sont les responsables – dès cette époque-là personne n'en doute – les Soviétiques se sont mis dans une situation de falsification évidente, qui les a placés dans une position d’infériorité à Nuremberg. Au point que lorsque Alexander Werth, qui était le correspondant du Times et de la BBC en URSS pendant la guerre envoie à Londres son reportage sur la découverte du camp de Majdanek en juillet 1944, les deux médias l'ont rejeté en disant que c'était de la propagande communiste. Ce camp qui était le premier camp à peu près conservé (juste à côté de Lublin) avait été construit selon eux par les communistes. En fait les Soviétiques, contrairement à ce qu'ils pensent depuis leur point de vue soviétique, arrivent à Nuremberg complètement discrédités. Et l'histoire de Nuremberg c'est un peu aussi l'histoire de la « recréditation », excusez-moi pour ce barbarisme, ou si l’on préfère du retour de crédit de l'URSS, parce que les Soviétiques sont arrivés avec de telles preuves que les gens étaient sidérés. A l’époque il y avait un super correspondant, Joseph Kessel, dont il faut relire les articles – c'était quelque chose !
J’en reviens à l’histoire de Katyn, qui entraine une forte tension entre alliés, avec une intervention spéciale de Staline. Roosevelt pensait avoir une relation spéciale avec Staline, un peu comme Obama et Poutine, et faisait des réunions sans Churchill parce que Churchill n'avait jamais cru à Staline. Quand arrive finalement cette affaire de Katyn, sachant très bien ce qu'il en était, Roosevelt fait confiance au tribunal pour se débrouiller avec ça. Et les Allemands, qui ont eu le droit à une vraie défense, ont pu prouver leur innocence sans aucun problème.
Les Soviétiques ont essayé de faire quelques coups par surprise. Notamment ils avaient un grand prisonnier de guerre qui s'appelait le maréchal Paulus (et pas « von Paulus » : en fait on lui a imposé le « von » quand il était en train de perdre la guerre). Le maréchal Paulus, commandant de la sixième armée vaincue à Stalingrad, était prisonnier de guerre, et il est venu témoigner sur les plans d'invasion. Cela a été un grand coup. Mais les accusés nazis ne se sont pas laissés faire et ils ont sorti le protocole secret du pacte germano-soviétique qu’ils avaient bien évidemment conservé. On a le témoignage de la traductrice principale des Soviétiques sur place : c’était une toute jeune femme de vingt-cinq ou vingt-six ans, qui croyait dur comme fer au mensonge stalinien – évidemment elle avait grandi là-dedans – et qui découvre tout à coup qu'il y avait eu ce pacte germano-soviétique et, surtout, qu’il y avait eu ce protocole secret de partage de la Pologne. Elle n'arrive plus à traduire, et elle explique qu’elle n’a pas pu dormir pendant une semaine parce que tout s'effondrait pour elle.
C'est d’ailleurs ça aussi le risque pour les Soviétiques et, aujourd'hui, le risque pour les Russes : s'ils arrivent en procès, c'est tout leur système de lavage de cerveau de la population qui s'effondre du jour au lendemain, par le fait que l'action et le discours sont contradictoires. C'est pour cela que j'aime bien ce procès de Nuremberg, parce qu'il y a eu des discours contradictoires, et comme les Allemands avaient de très bons avocats – on oublie souvent de le dire – ils se sont bien défendus. Et donc ils ont été acquittés, à juste titre, du crime de Katyn. Je pense que Roosevelt faisait confiance au procès, et que Truman allait le faire aussi.
La question des Juifs
Mais pourquoi ne pas parler des Juifs ? Jusqu'à la guerre le gouvernement soviétique était le seul gouvernement mondial qui avait une politique officiellement anti-antisémite. En 1938 ils ont même sorti deux films de fiction dénonçant l'antisémitisme nazi en Allemagne et en Autriche : Professeur Mamlock et La famille Oppenheim. Au même moment des films très antisémites sortent en France, notamment un film de Sacha Guitry intitulé Ils étaient neuf célibataires, qui est très tendancieux. Ensuite se pose le problème de l'invasion de la Pologne, avec l'incorporation de centaines de milliers de Juifs et l'afflux d'au moins deux cent à trois cent mille réfugiés juifs de la partie occidentale de la Pologne qui viennent prendre refuge dans la partie orientale, pensant qu'entre deux maux – et ils n’ont pas eu tort au final – le soviétique était le moindre. Ils étaient tout à fait au courant de ce qui avait été fait car une partie de ces Juifs polonais étaient des Juifs expulsés d'Allemagne vers la Pologne entre 1939-41 et qui avaient été, au départ, obligés de vivre en Posnanie, dans la partie annexée du Reich, tout à fait à l'ouest de la Pologne actuelle, mais qui progressivement se sont repliés et ont réussi à passer du côté soviétique. Ils sont arrivés, évidemment, porteurs de tous les récits sur les violences et les spoliations, dont la nuit de Cristal, qui est une immense opération de spoliation de dix pour cent de la population au profit des quatre-vingt-dix autres pour cent. Les Juifs arrivent porteurs de tous ces récits, auxquels peu de gens prêtent attention en URSS. Les seuls qui y ajoutent foi, ce sont les Juifs, car ils ont une tradition millénaire de méfiance. Et cela explique pourquoi beaucoup de Juifs en URSS se sont portés volontaires dans l'Armée rouge, et aussi pourquoi il y a eu une immense résistance juive. Les Juifs sont toujours présentés comme des gens qui sont allés à l’abattoir. Ce n’est pas vrai : les Juifs ont été de grands résistants partout en Europe, et en particulier, parce qu'ils y étaient plus nombreux à s’engager, il y a eu des opérations de libération de ghettos qui pourraient faire de vrais films, de vrais blockbusters.
Et donc les Juifs, qu'en faire ? Pendant toute la durée de la guerre cela a été un constant mouvement de balancier. On a un article de Molotov – le numéro deux du régime – dans la Pravda, en 1942, qui explique qu'il y a un massacre des Juifs. Et puis on lit les listes de victimes dans les comptes rendus de la Tchégéka. Or, ce n'est pas un secret : en URSS, quand on a un nom germanique, genre Eisenstein, tout le monde comprend que vous êtes juif, surtout si on s'appelle Mikhaïl Abramovitch, par exemple, ou si on s'appelle Aaron Davidovitch, ou pire, si on s'appelle Alexandre Alexandrovitch Alexandrov, parce que c'est un Juif qui essaie de se faire passer pour un Russe … Donc tout le monde en URSS sait qu'il y a un massacre spécifique des Juifs, même si les Soviétiques ne veulent pas le reconnaître, pour au moins trois raisons.
La raison, on va dire, la plus frêle à mon avis, qui est avancée par les chercheurs, c'est qu’il ne faut pas reprendre les catégories de l'ennemi, les catégories raciales. L'État soviétique n'est pas un État racialiste, on ne reprend pas les catégories des ennemis. Il n'y a pas plus de Juifs que d'autres victimes.
La deuxième raison, beaucoup plus significative, est que cela réactive une image qui a été très importante pendant les révolutions de 1917, qu'on appelle à tort la guerre civile russe alors que ce n'est pas du tout une guerre civile mais une guerre de reconquête coloniale de l'empire russe sur tous ces territoires coloniaux, et l'écrasement de toutes les républiques qui ont émergé partout, du Kazakhstan jusqu'à la Géorgie. Il y a une équation juif égale communiste égale juif, avec ce slogan « Frappe le Juif, frappe le communiste, frappe le commissaire ». Les commissaires sont forcément juifs. Il est vrai qu'il y a plus de Juifs dans le Parti bolchevique que dans la population. Mais ce sont des Juifs qui ne sont pas des sionistes, qui ne veulent pas émigrer en Israël et qui sont des révolutionnaires. Et à l'époque, quand vous êtes révolutionnaire, il y a un parti social-démocrate, marxiste, qui a été créé en 1898 et que Lénine a ensuite pris à son compte en 1903. Il y a un parti arménien qui fait partie des partis fondateurs de ce grand parti unifié des ouvriers, et le Bund, parti juif, qui présente le seul délégué ouvrier.
Et puis, la troisième raison pour ne pas reconnaître le massacre des Juifs, c'est qu'il y a cette idée de la grande souffrance du grand peuple soviétique. Avec mon équipe nous sommes allés dans les archives documentaires du cinéma à Krasnogorsk, à côté de Moscou ; on était deux, avec Valérie Posner, à diriger cette équipe sur le cinéma en URSS pendant la Seconde Guerre mondiale et on a beaucoup travaillé sur ces questions-là. Quand nous avons cherché le mot « Holocauste » dans la base de données : zéro film. Au mot « Juif » on a trouvé des films des années 1920, des films des années 1950, mais rien pour les années 1940. Et finalement on s'est dit qu’il fallait revenir au vocabulaire de l'époque : on a cherché « atrocités germano-fascistes », « fosses collectives », et j'ai été chargé du visionnage de toutes les images de fosses collectives pour savoir si c'étaient des Juifs ou pas, avec de la documentation à côté évidemment. Et la dernière chose c'était « mirnyi sovetskii grazhdanin », paisibles citoyens soviétiques, paisibles habitants soviétiques, qui sont, en fait, les Juifs. Tout le monde sait que, dans le jargon bolchévico-stalinien, on ne nomme jamais les choses par leur nom.
Cela dit il n'y a pas que des Juifs qui ont été assassinés : si on fait le compte, il y a eu 26,7 millions de morts, moins 10,5 millions de soldats, parmi lesquels des Juifs qui ont été assassinés (parfois en tant que Juifs mais parfois pas, parce qu'ils avaient réussi à se dissimuler), y compris des femmes juives de l'Armée rouge qui ont réussi à survivre au camp, vous avez 16 millions de civils qui ont péri. Donc, si on enlève 4 millions pour la faim, il reste 12 millions. Et sur ceux-là vous avez 3 millions de Juifs et 9 millions d'autres, beaucoup de partisans, beaucoup de gens qui ont été exécutés pour diverses raisons. En fonction des besoins de la propagande, parfois on affiche qu'il y a des Juifs, notamment quand il faut récolter de l'argent aux États-Unis : plus de quarante millions de dollars ont été récoltés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et ailleurs entre 1942 et 1944, et quarante millions de dollars de l'époque ce sont plus de 730 millions d'euros aujourd'hui. Ils ont été récoltés par l'intermédiaire d'un comité dont le président en URSS était un grand acteur et fondateur du théâtre juif de Moscou, Solomon Mikhoels, qui a été assassiné dans la rue en 1948 quand a commencé l'antisémitisme d'État en URSS, après-guerre. Son interlocuteur principal, son pivot aux États-Unis, était Albert Einstein : ensemble ils ont fait des tournées aux États-Unis et collecté 15 millions de dollars, essentiellement auprès des Juifs américains, qui ont servi à l'effort de guerre soviétique. Les Juifs sont présents, ils sont acteurs et en même temps, ils n'ont pas le droit d'être plus hauts que les autres. Parce qu'il y a cette idée du pseudo-universalisme soviétique qui est en fait une manière d'écraser les différences et de faire triompher ce qu'on appelle « nous les Grands-Russes », c'est-à-dire les Russes ethniques, « Rousski » et pas « Rossiïski ».
A Nuremberg se pose la question de savoir qui on va envoyer témoigner. On envoie témoigner un soldat, on envoie témoigner un enfant, et se dégage malgré tout l'idée, absolument saugrenue du point de vue soviétique, de faire témoigner un Juif. Et d'ailleurs il me semble qu'il n'y a pas beaucoup de Juifs qui ont témoigné (du côté de la France le grand témoignage c’est celui de Marie-Claude Vaillant Couturier, qui n’est pas juive). Il y avait débat parce que des Juifs, on en avait à la pelle. Il y avait Dina Pronitcheva, qui est une des rares survivantes de Babi Yar, mais le problème était qu'elle a survécu notamment en se faisant passer pour russe, et qu’elle a changé un peu trop souvent son témoignage, et puis elle n’était pas connue. Mais il y avait aussi un grand poète polonais d'expression yiddish, Avrom Sutzkever, qui a été enfermé dans le ghetto de Vilnius et qui a eu de la chance parce que c'est un des ghettos qui a duré le plus longtemps. Il n’a pas été liquidé immédiatement, contrairement aux petits ghettos de quartier, des ghettos de villages, puis des ghettos de chefs-lieux de district, puis des ghettos régionaux. Ce ghetto fait partie, avec celui de Minsk et celui de Varsovie, des derniers à exister. Sutzkever a survécu à ce ghetto, il a écrit sur la condition juive dans les ghettos, et ses écrits sont déjà connus, alors on le convoque (je m’appuie pour vous raconter cela sur un ouvrage de Francine Hirsch consacré aux Soviétiques à Nuremberg). On sait par son carnet intime qu’il a énormément souffert moralement de cette désignation : comment peut-on parler pour les morts en ayant survécu ? Est-ce qu'on a le droit de parler ? Que dire ? Que raconter ? Est-ce que j'ai le droit de raconter des choses que je n'ai pas vues ? Est-ce que j'ai le droit de raconter des choses qu'on m'a racontées ? Lui-même se posait la question de la preuve : une question non pas juridique mais morale – car il y a aussi des enjeux moraux à Nuremberg. Et puis il voulait le faire dans une langue qui avait complètement disparu parce que Hitler et ses sbires avaient réussi plus ou moins à se débarrasser des Juifs, même s’il y en a quand même qui ont survécu, et à liquider une culture, une culture qui unifiait toute cette Europe de l'Est. Elle était partout : cela allait du yiddish lui-même, de l'enrichissement des langues locales par le yiddish, par les mots allemands, à l'enrichissement de la cuisine, etc. Tout cela a été écrasé. C'est une des choses dont Sutzkever a pris conscience très tôt et dont il a voulu aussi témoigner au procès. Sauf qu'il a été enfermé dans un endroit où il devait écrire et tous les jours, il devait soumettre sa copie et tous les jours, on lui faisait corriger. Il a donc énormément souffert moralement et aussi parce qu'il était soumis à un totalitarisme qu'il n'avait pas subi pendant l'entre-deux-guerres puisqu’il vivait à Vilnius qui, à l'époque, faisait partie de la Pologne (la Lituanie avait perdu sa capitale mais elle était indépendante, Vilnius était du côté polonais et s’appelait Wilno). Il a voulu exprimer tout cela. C'est assez incroyable que Staline ait choisi un Juif, qui n'a même pas vécu sous l'Union soviétique, pour être le seul témoin juif de la partie de l'accusation soviétique. Il a rédigé son témoignage en yiddish, mais il a dû ensuite le traduire lui-même en russe. Ce n’était pas grave, il était polyglotte. La traduction a été extrêmement surveillée et on a missionné quelqu'un pour vérifier tout ce qu'il racontait.
Il a tenu à s'exprimer debout : c'est un des moments très forts de ce procès de Nuremberg. Mais au final la question des Juifs était l'éléphant dans la pièce : elle n'a pas été du tout au cœur des accusations. Parce qu’il n'était de l'intérêt de personne de mobiliser la population autour des Juifs, en termes de propagande. Par contre la liberté, la démocratie, les populations civiles, les petits enfants qui sont bombardés, tout cela marche bien. Cela dit, on peut reconnaître aux Soviétiques d'avoir maintenu jusqu'au bout cette idée-là, et avec toutes les limitations soviétiques, avec toutes leurs manipulations, d'avoir malgré tout donné la place à pas n'importe quel Juif : à cette personnalité du monde yiddish. Il a été un des grands témoins, un des grands survivants et un des grands poètes de cette époque particulière.
La question de la preuve
Les Soviétiques ont tout collecté, puisqu’au fur et à mesure des libérations les Allemands partaient en ayant plus ou moins réussi à tout liquider : leur grande réussite a été Babi Yar et Belzec, et dans une moindre mesure Sobibor et surtout Treblinka. Belzec, c'est le camp qui a servi à liquider tous les Juifs de Galicie, et où a disparu l'essentiel de ma famille. Ce camp a été complètement rasé. Vous avez aujourd'hui à Belzec un magnifique mémorial, à mon avis l’un des plus réussis au monde : il n’y a rien à voir. C'est aussi un peu le cas à Sobibor, où on a carrément mis une ferme et où on a fait pousser des arbres. C’est Sonderaktion 1005, l'opération spéciale qui à partir de 1943 consiste à effacer les traces du crime pour ne pas être inculpé : il y a déjà pour les nazis une préparation du procès d'après-guerre. Dans le ravin de Babi Yar, entre le 29 et le 30 septembre 1941, ils ont liquidé tous les Juifs de Kiev et de sa région : environ trente-trois mille Juifs. En tout, pendant la guerre, ce ravin des faubourgs de Kiev a été rempli à ras bord de cent cinquante mille victimes, essentiellement juives. Et nous avons retrouvé dans les archives un prisonnier de guerre soviétique, Efim Vilkis, d'origine lituanienne donc, qui a été assigné au nettoyage. Ils ont exhumé et brûlé tous les corps qui n’étaient pas encore décomposés, et ils ont aussi pilonné tous les os pour éviter qu'on puisse reconnaître qui que ce soit. Parce que l'idée, c'est que si vous ne reconnaissez pas une victime, vous ne pouvez pas inculper. Les nazis ont ainsi obtenu cet effacement absolument extraordinaire : en effaçant la mort, on efface la mémoire des victimes.
Quand une équipe de journalistes américains et d'autres pays occidentaux arrive au fond du ravin à la demande des Soviétiques, il est donc totalement vide. Le ravin n'a plus rien de l’ahurissant spectacle des photos en couleur réalisées en octobre 1941 par le photographe militaire Johannes Hähle, avec tous ces vêtements, tous ces corps qui dépassent. Par la suite, que les Soviétiques avancent de plus en plus rapidement et que plus ils arrivent vite, plus ils ont de choses à filmer. Ils prennent les Allemands en flagrant délit. Dans une petite bourgade qui s'appelle Slonim, en Biélorussie, quand ils arrivent en juillet 1944, le charnier est encore fumant et la machine à concasser les os a été abandonnée sur place. Ils arrivent ensuite le 22 septembre 1944 à Klooga, en Estonie, où la liquidation du ghetto local a été réalisée de manière très spécifique : les juifs ont coupé des bûches et on les a fait s'allonger en rang sur les bûches pour, ensuite, leur tirer une balle dans la nuque. Quand les Soviétiques sont arrivés il y avait trois ou quatre charniers intégralement consumés, deux ou trois en partie consumés, et un qui était encore en préparation. Les 80 rescapés, qui s'étaient cachés dans les forêts alentour, ont pu témoigner directement devant les caméras. Les Soviétiques ont tout filmé et ils ont projeté le film de nombreuses fois en URSS pour mobiliser la population. Et pourtant les Soviétiques arrivent à Nuremberg en n'ayant pas du tout l'idée de présenter un film à l’audience, alors qu’ils avaient tout le matériau nécessaire.
Heureusement les Américains, eux, avaient construit leur salle de tribunal autour de l'écran, et ils avaient prévu de projeter un film. Ils avaient filmé – ce qui a beaucoup impressionné à l'époque – des personnes mortes-vivantes, des personnes qui sont en train de mourir : c'est l'image du déporté. Ils ont filmé les déportés, mais ils n'ont pas filmé la Shoah. Ils n'ont pas filmé les conséquences de la Shoah. Les seuls qui ont pu le faire, ce sont les Soviétiques, parce que ce sont les seuls qui l'ont subie, y compris jusque dans le Caucase, à Naltchik où des Juifs de Léningrad et de Moscou ont été exécutés par des Allemands. A Naltchik, vous êtes à deux cents kilomètres de Grozny : c'est incroyable, ils sont allés les assassiner très loin !
Les Soviétiques ont pu documenter cela parce qu'ils occupent le territoire de la Shoah depuis beaucoup plus longtemps. Pour moi, il n'y a pas de Shoah à l'Ouest : la Shoah, c'est l'Est. On a bien sûr exécuté quelques Juifs en France, c'est évident, mais la plupart sont quand même morts à l'Est. Et il n'y a pas de Shoah « par balle » : tout est Shoah, point.
Lorsque les Américains montrent leur film, le public de la salle d’audience est choqué, des gens s'évanouissent. Sauf les Soviétiques, qui avaient vu bien pire et avaient beaucoup plus à montrer. Staline demande donc en urgence aux meilleurs opérateurs et aux meilleurs monteurs d'URSS, sous la direction du réalisateur de documentaires Roman Karmen, de réaliser un film en vue de la période consacrée à l’accusation soviétique. C’est le film que l'on trouve maintenant partout, mais souvent en version anglophone, de sorte et qu'on le confond avec le film américain. Ce film fait partie d'un corpus de quatre films qui ont été commandés avec le film sur les destructions industrielles et économiques, celui sur les destructions culturelles, qui étaient importantes, et celui sur le massacre de Lidice. Ces films sont projetés en série fin février 1946, sauf il me semble le film sur les destructions culturelles.
Le film sur les atrocités dure 56 minutes, dans lesquels vous avez quinze minutes rien que sur Auschwitz, avec ces images de piles de lunettes, de piles de dentiers. Il y a une scène tournée sur place – on a pu le prouver avec les camarades de l'équipe – qui a été coupée au montage : ce sont les piles de thalits, les châles de prière juifs. Spontanément, les monteurs ont décidé de suivre la ligne officielle : ne pas faire des juifs un cas particulier. Ces images-là, on les a retrouvées dans les archives, dans le montage en continu des rushs. Les supprimer de la séquence montée dans le film, c'est une manière de faire élision de la judéité des victimes, surtout à Auschwitz.
Quand on a préparé cette exposition, au départ je ne m'occupais pas de ces choses-là, je m'occupais des questions de propagande. J'ai quand même eu la curiosité d'aller regarder les comptes rendus du procès, qui sont librement accessibles en ligne en anglais, pour voir si les films avaient été un enjeu, s’ils avaient apporté quelque chose à la procédure. Le seul qui a commenté le film soviétique, c'est Goering, qui a dit : « C'est de la propagande, c'est du mensonge soviétique ». Et c'est le seul commentaire sur les quatre films alliés projetés. Pour nous, c'est un grand événement, quelque chose d'extrêmement frappant. Pour les témoins de l'époque, les gens qui ont assisté au procès, cela a été un choc absolu. Mais en fait, dans le droit et au tribunal, cela n'a joué aucun rôle. Il n’y a eu aucun débat. La défense allemande s'est dit que de toute façon c’était sur un écran, c’était de la fiction, c’étaient des Soviétiques ou c’étaient des Américains : cela ne les concernait pas. Ils allaient se concentrer sur les responsabilités véritables, sur la question de savoir ce qu'on savait ou pas, sur comment se dégager individuellement.
Donc, la preuve par l’image… On a l'impression que puisque c'est filmé c'est vrai, parce que c'est en direct, parce qu'il y a ce pacte documentaire initial du cinéma. Le cinéma n’est pas né comme un art de la fiction mais comme un art du documentaire, une photographie animée qui était donc plus vraie que la photographie puisqu’elle saisissait quelque chose que la photographie ne pouvait pas saisir : deux choses en fait, le mouvement et les attitudes du visage. Le film, par le fait qu'il permet la durée et montre l'évolution du visage et aussi les gestes, a été vu pendant très longtemps, au moins jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, comme plus vrai que la preuve photographique. Mais pour autant, c'est quelque chose qui est encore très difficile à incorporer dans une démarche juridique. On préfère encore des lettres, des SMS, des emails, des preuves tangibles, matérielles, alors qu’au final, si on fait confiance aux images qui ont été tournées, on a aussi une matérialité, on a aussi une émotion par la manière dont c’est filmé – parce qu’il n’y a pas la même manière de filmer selon qu'on appartient à l'école britannique du documentaire, à l'école américaine ou à l'école soviétique.
L'école soviétique – cela n'a rien à voir avec Nuremberg mais c'est quand même assez intéressant – a été sommée de filmer « la libération d'Auschwitz ». Ce sont les images qu'on connaît bien, qui ont été trouvées dans des archives russes au début des années 1990 et qu’on s'est empressé d’incorporer à des documentaires sur la guerre. Or, quand on voit les images il est évident que cela ne peut pas être la libération d'Auschwitz, puisqu'on est au printemps, et on sait très bien que le camp a été découvert le 27 janvier. On a d’ailleurs des images datant du 28 ou du 29 janvier, des images dans la neige avec très peu de luminosité, car l’équipe de tournage qui s’était déroutée pour voir de quoi il retournait était très mal équipée. Dans le film tourné en mars, on voit ces détenus relativement joufflus célébrer et faire des bisous à la russe aux soldats de l'Armée rouge ; et c'est bien Auschwitz parce qu’on voit l’inscription à l’entrée du camp, « Arbeit macht frei ». Nous avons donc commencé à creuser la question, et nous avons compris que c'était un film de commande de l'Armée rouge, qui voulait un grand film sur l'Armée rouge « libératrice » des peuples d'Europe. Et comme l'Armée rouge n’est pas visible sur les images du 28 ou 29 janvier, et même sur celles de février, et qu’elles étaient jugées mauvaises, les commanditaires militaires ont décidé de produire un docu-fiction. Tous les opérateurs ont refusé, vent debout : « Nous, ce n'est pas notre école, on est une école du montage, on filme vrai et donne le sens par le montage ». Finalement l'Armée leur a forcé la main en les menaçant : « Si vous n’acceptez pas, on ne donne plus d’essence à votre équipe, et vous ne pourrez pas filmer la conquête de Berlin. Si vous voulez en être, vous tournez ce film ». Finalement, ils ont accepté, et ont été sauvés par la réaction des autorités politiques, la censure et l’agitprop : « Vous êtes fous ! C'est une falsification tellement évidente ! Déjà qu’on a diffusé La tragédie dans la forêt de Katyn, on va s'en prendre plein la figure ! Vous mettez ça sur l'étagère », comme on disait à l'époque. Et en fait ces images n'ont jamais été intégrées dans aucun film et n'ont jamais été projetées au public. Ce n'est que l'œil occidental, avide évidemment de falsifications par les Soviétiques – dont ils sont capables, mais qu'ils ne font pas toujours – qui est venu les ressortir et en faire des images centrales de la manière dont les Soviétiques ont filmé.
Pour revenir sur cette question des images, les Soviétiques ont aussi filmé Nuremberg sous la direction de Roman Karmen. Contrairement aux Américains qui ne sont pas allés au bout de leur intention, les Soviétiques ont sorti en 1947 un film intitulé Sud narodov, le tribunal des peuples. Ce film a été un peu commenté, mais la guerre froide avait débuté et au final, Nuremberg était du passé déjà, ce film n'a pas eu le succès escompté par Roman Karmen – il est tombé un peu à plat.
Pour conclure
Les Soviétiques, comme souvent à l'époque stalinienne, sont arrivés à Nuremberg avec de grandes intentions mais de petits moyens. Ils ont été entravés dans toutes leurs contradictions : contradictions entre l'injonction politique et la force du droit ; contradictions entre la volonté de jouer un procès-spectacle et la volonté de punir véritablement les dirigeants nazis ; et aussi contradictions très fortes, mais qu'on oublie souvent, entre les impératifs de propagande intérieure et les impératifs de propagande internationale ; sans compter – chose encore moins sensible quand on ne connaît pas le contexte soviétique – les conflits à l'intérieur de l'appareil du parti, de l'appareil de l'État et de l'appareil de l'armée, dont les intérêts à court terme et moyen terme sont contradictoires.
Et au final c'est le politique qui a gagné, bien sûr, puisque Staline, qui était encore vivant et en pleine possession de ses moyens, a imposé aux militaires et aux juristes l'abandon de l'histoire de Katyn, l'abandon du crime d'agression, ce qui a acté en quelque sorte la défaite de la partie de l'accusation soviétique à Nuremberg. Les Soviétiques ont gagné la guerre, peut-être, mais ils ont perdu le procès.
Et est-ce qu'ils ont gagné la paix ? Non, comme on le voit aujourd'hui.
Je vous remercie.
Il a témoigné en russe (NDLR).
Commission extraordinaire de l'État, chargée de l'instruction et de l'établissement des crimes des envahisseurs allemands-fascistes et de leurs complices et des dommages causés par eux aux citoyens, aux kolkhozes, aux associations de citoyens, aux entreprises publiques et aux institutions de l'URSS (en abrégé Tchégéka ou TchGK) (NDLR).
La déclaration de Saint-James est une déclaration signée le 13 janvier 1942 par les membres d’une conférence ayant lieu durant la Seconde Guerre mondiale, à Londres, entre 1941 et 1942, à laquelle participaient les représentants des pays alliés. (NDLR)
Le livre de ce dernier, La responsabilité criminelle des hitlériens (1944), fut rapidement traduit et lu par les juristes préparant Nuremberg. Voir le résumé de Juliette Cadiot sur le texte de Francine Hirsch, Soviet Judgment at Nuremberg. A New History of the International Military Tribunal after World War II (NDLR).
Le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures) était l'organisme d'État — équivalent à un ministère — d'abord dans les républiques socialistes soviétiques constituant l'URSS et ensuite dans l'URSS entière, dont relevait la police politique chargée de combattre le crime et de maintenir l'ordre public. (NDLR).
Alexander Werth, (1901-1969) est un journaliste et correspondant de guerre britannique d'origine russe. Sa famille avait fui au Royaume-Uni après la révolution russe. En 1944, il fait partie du groupe de journalistes qui visite le camp de Majdanek après sa découverte par l'Armée rouge. L'historien français Nicolas Werth, spécialiste de l'Union soviétique, est son fils. (NDLR)
Le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939 aux termes duquel Soviétiques et nazis se partagèrent les territoires de la Pologne, de la Finlande, de la Bessarabie et des Pays baltes et fixèrent les limites de leurs zones d’influence. (NDLR)
Roosevelt meurt peu après le début de son quatrième mandat, le 12 avril 1945, pendant le procès de Nuremberg, et son vice-président, Truman, lui succède à la Maison-Blanche. (NDLR)
Professeur Mamlock est un film dramatique soviétique réalisé par Herbert Rappaport et Adolf Minkine et sorti en 1938. Adapté de la pièce éponyme de Friedrich Wolf, il s'agit du premier film traitant directement de la persécution des Juifs dans l'Allemagne nazie. (NDLR)
La Famille Oppenheim est un film dramatique soviétique de 1938, réalisé par Grigori Roshal. Un des premiers films à traiter directement de la persécution des Juifs dans l'Allemagne nazie, il est basé sur le roman de Lion Feuchtwanger, Les Oppermann, paru en 1933. (NDLR)
La nuit de Cristal (aussi connue en Allemand sous le terme de Novemberpogrome, Pogroms du mois de novembre) est le pogrom contre les Juifs du Troisième Reich qui se déroula dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 et dans la journée qui suivit sur tout le territoire du Reich. (NDLR)
De la différence entre « русский » (rousski) et « российский » (rossiïski). Rousski, désigne l’appartenance à l’ethnie russe. Rossiïski, se rapporte à l’État de la Fédération de Russie. Il qualifie tous les éléments qui sont en lien avec le gouvernement, la politique, la citoyenneté, la géographie ou encore la bureaucratie. (NDLR)
Le massacre de Babi Yar (un des épisodes de la Shoah par balles) des 29 et 30 septembre 1941 à Kiev (Ukraine) Le rapport d'opérations des Einsatzgruppen (unités mobiles d'extermination du IIIe Reich allemand), fait état de 33 771 exécutions de Juifs. (NDLR)
Francine Hirsch, Soviet Judgment at Nuremberg. A New History of the International Military Tribunal after World War II, Oxford University Press, 2020, 512 p (NDLR)
Sonderaktion 1005 (Opération 1005) a été une opération secrète, menée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale afin d'effacer les traces des exécutions de masse effectuées pendant la Shoah polonaise.