Raphael Lemkin, le concept de génocide et le procès de Nuremberg :
entre rebuffades et avancées
par
Annette Becker
(Professeur d’histoire contemporaine, Paris-Nanterre)
Je suis très heureuse d’être ici, à l’ombre de l’érable, face à vous tous : je me sens un peu comme aux assemblées du désert, jadis, dans cette région…
En cet été 2026, nous sommes réunis pour réfléchir au procès de Nuremberg, 80 années après. Pour cela j’ai choisi la figure d’un grand juriste, Raphael Lemkin, à qui l’on doit l’introduction en droit du terme « génocide », mais pas à Nuremberg.
Un avertisseur d’incendie
1944, année des préparatifs pour le procès qui doit s’ouvrir dès la victoire sur les nazis (comme cela avait été décidé par les Alliés anglo-Américains dès 1940 et, surtout, 1941 dans la déclaration de Saint-James), est aussi l’année de la parution du livre Axis Rule in Occupied Europe, où le juriste juif polonais Raphaël Lemkin utilise pour la première fois le mot « génocide » (l’introduction de l’ouvrage, elle, date de décembre 1943) qu’il avait mûri depuis les années vingt et trente. Ainsi fut-il simultanément un « avertisseur d’incendie » (selon l’expression de Walter Benjamin) et un théoricien de l’incendie.
Dès son arrivée à Washington en 1942, après un périple formidable par l’Urss et l’Alaska, son savoir sur l’Europe occupée par les nazis a été valorisé, mais pas sa première invention conceptuelle de 1933, « crimes de barbarie » et « crimes de vandalisme », dont personne n’a connaissance. Aussi vit-il dans la déréliction : non seulement le peuple juif était en train de « disparaître de la terre » comme l’avait prophétisé Hitler, mais encore les Alliés participaient indirectement au crime par leur inaction ou leur procrastination. Lemkin tient absolument à joindre le Président Roosevelt dont il croit qu’il manque d’informations. Il est consterné qu’on ne lui autorise qu’un très bref memorandum : « Comment condenser les souffrances de millions, la terreur des Nations, l’espoir d’être enlevé à la mort en une page ? »
Mortifié que le Président Roosevelt n’ait pas perçu l’urgence de la situation et qu’on lui conseille la patience, il vaticine de plus en plus : « ʺPatienceʺ, c’est un mot utile quand on attend un rendez-vous, ou qu’on travaille à la construction d’une route. Mais quand la corde est déjà passée au cou de la victime et que la strangulation est imminente, est-ce que le mot ʺpatienceʺ n’est pas une insulte à la raison et à la nature ? » Il insiste alors uniquement sur la destruction des Juifs : « L’impression d’une terrible conspiration du silence empoisonnait l’air. (…) Le silence sur le meurtre a débuté le jour où les premiers rapports de Varsovie sur les massacres de masse ont atteint Londres en 1942. En 1944, cela fait deux ans. Deux ans sans la moindre reconnaissance de la mort d’une Nation qui a donné au monde la foi dans un seul Dieu, dont le plus extraordinaire document, la Bible, est toujours lue chaque dimanche dans toutes les églises des Alliés. C’est le meurtre de la vérité, cette dissimulation de la connaissance du meurtre. »
Hélas pour lui, après le gouvernement américain, tous les juristes qui travaillent à la préparation du procès sont bien décidés à rejeter et l’homme et son concept, tant sa personnalité et son obsession du génocide exaspèrent. Peu considéré, malade du cœur, souvent hospitalisé, il a tenté de trouver non sans mal un strapontin à Nuremberg d’où, croit-il, il fera connaître le concept de génocide au monde entier.
1944, Lemkin, un expert pas assez considéré
En 1944, Lemkin est engagé comme expert par l’équipe américaine qui prépare le procès. Il ne viendra à Nuremberg que ponctuellement, cantonné la plupart du temps à des tâches de documentation pour l’Office of Strategic Service (OSS, ancêtre de la CIA) et son War Crimes Office à Washington. S’il connaissait beaucoup de personnages influents, bien peu le considéraient, pour de bonnes raisons (il avait une attitude très personnelle, ne partageait pas réellement avec l’équipe) et, surtout, de mauvaises : les juristes alors les plus influents réfléchissaient surtout en termes de crimes contre la paix et crimes de guerre, jusqu’à ce que le concept du juriste Lauterpacht, le « crime contre l’humanité », soit adopté.
En revanche, sa connaissance encyclopédique de l’Allemagne nazie est fort précieuse pour les procureurs, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il avait été engagé dès 1942 au « Bureau of Economic Warfare », prolongation du War Trade Board de la Grande Guerre. Le vice-président Wallace, qui le dirigeait, était persuadé lui aussi que l’on n’avait pas pris la mesure du monde après 1918, et il aurait pu soutenir Lemkin. Mais il entrait dans des controverses permanentes avec le Département d’État, dont Lemkin a peut-être été la victime. Alors qu’il demande au vice-président de promouvoir son idée de génocide, celui-ci lui répond froidement, tout à ses calculs politiques : « Un grand merci pour l’envoi de votre livre. Cela me semble un travail d’une compétence extrême dans un champ très compliqué »
Lemkin pense avoir de bons arguments. En mai 1945 il écrit à Robert Jackson, tout juste nommé procureur, pour lui offrir sa double réflexion : participer au but de guerre des Alliés depuis 1941 – la poursuite et le jugement des criminels nazis – et apporter son nouveau concept au cœur du tribunal. « Je prends la liberté de vous envoyer mon article ‘Génocide’. Il contient une déclaration du Maréchal von Rundstedt, récemment capturé, (…) qui montre la responsabilité de cet homme comme criminel de guerre majeur. »
Pourquoi cette référence à Von Rundstedt ? le Maréchal ne relevait alors que du chef d’inculpation de criminalité de groupes et organisations criminelles, mais Lemkin voudrait le faire juger différemment. Pour lui, Von Rundstedt avait participé au « crime de génocide » puisqu’il avait « approuvé et transmis à ses troupes » un document émanant de Walter von Reichenau, le 12 octobre 1941 : « Le but de cette campagne contre le système juif bolchévique est la destruction complète de son pouvoir et la destruction de l’influence asiatique sur la culture européenne. Le soldat, à l’Est, n’est pas seulement un combattant mais aussi le porteur de l’idée du peuple. C’est pour cela qu’il doit comprendre la nécessité d’agir contre les agissements juifs. »
Lemkin, comme il l’a fait toute sa vie, revient à la Première Guerre mondiale en décrivant von Rundstedt « singeant le Führer » : « L’une des grandes erreurs de 1918 a été d’épargner la vie des civils des pays ennemis, car il nous est nécessaire à nous Allemands d’au moins doubler la population des pays qui nous sont contigus. Nous sommes donc obligés de détruire au moins un tiers de leurs habitants. Le seul moyen est d’organiser la sous-alimentation, plus efficace que les mitrailleuses. » Les nazis sont présentés par Lemkin comme capables de conceptualiser la dépopulation par l’extermination, par la faim ou le meurtre, à partir de leur expérience de la Première Guerre mondiale, leur héritage, leur univers mental. « Hitler avait raison. Le crime du Reich, effacer délibérément des peuples entiers n’est pas totalement neuf dans le monde civilisé tel que nous avons appris à le percevoir. Mais il est si neuf pour l’homme réellement civilisé qu’il n’a pas de mot pour le dire. C’est pour cette raison que j’ai décidé d’inventer le mot “génocide”. »
Le juriste a bien conscience, cependant, que le concept nouveau sera difficilement utilisable dans le grand procès qui se prépare à cause de la non rétroactivité des lois. Aussi insiste-t-il pour faire d’Hitler et des nazis en général des criminels de droit commun : « Quand un homme est tué, il s’agit d’un meurtre, et l’on ne peut accepter qu’organiser le meurtre de millions de personnes soit moins qu’un meurtre. » Il pense au peuple allemand et aux collaborateurs des crimes, en Pologne, en France, en Norvège, etc… C’est exactement ce qu’il disait à propos des Turcs entre 1919 et 1933, dans ce qu’on appelait alors l’annihilation ou l’extermination des Arméniens.
1945 : Comment le monomaniaque pourrait-il faire passer son concept dans la préparation de Nuremberg ?
La petite équipe américaine dirigée par le Général Taylor est loin d’être opérationnelle au moment de prendre ses fonctions en mai 1945 : « Première question que l’on pose dans une accusation, comme il le dit lui-même : ʺOù sont les preuves ?ʺ (…) Mais si tout le ‘monde savait’, il n’y avait à peu près pas de preuve utilisable dans une enceinte judiciaire. Pourtant, on pouvait se tourner vers l’OSS (Office of Strategic Services) où se trouvaient des spécialistes du Troisième Reich, tels Franz Neumann et Raphaël Lemkin. » Si le principal représentant de l’École de Francfort à New York (et futur directeur de thèse de Raul Hilberg) et le juriste offraient des pistes « tout à fait importantes pour connaître le contexte », ce n’étaient « ni des documents ni des témoignages utilisables comme preuves dans une cour de justice. »
L’équipe de Taylor va employer cependant le mot génocide pour décrire « l’extermination de groupes raciaux et nationaux, particulièrement les Juifs, les Polonais, les Tziganes, et les autres. » Mais, sans acception juridique, le génocide n’existe tout simplement pas, même si Sir Maxwell-Fyfe, le procureur britannique, l’a inclus dans certains de ses interrogatoires ; il ne s’agit alors que d’un terme descriptif.
Hersch Lauterpacht, juriste qui travaille aussi à la préparation du tribunal de Nuremberg, recommande, lui, que l’extermination des Juifs soit qualifiée de « crime contre l’humanité ». Coïncidence extraordinaire : Lauterpacht est originaire de Lvov où il a fait ses études de droit, comme Lemkin, avant de rejoindre Cambridge (UK), où il est devenu professeur à la fin des années vingt. Les promoteurs de l’entrée dans l’arsenal juridique international des concepts de crime contre l’humanité et de génocide sont tous deux des Juifs ayant étudié à Lvov – Lemberg, Lvow, Lviv, Lvov, dont les quatre noms, en allemand polonais, ukrainien et russe symbolisent les bouleversements des confins de l’Europe.
Lauterpacht a de l’avance sur Lemkin : dans son livre, paru lui aussi en 1944, il avait proposé que l’un des chefs d’accusation de Nuremberg s’intitule « crimes contre l’Humanité ». Il est déjà célèbre en Grande Bretagne, a fait des conférences aux États-Unis et connaît Jackson, le procureur américain.Or Lauterpacht réprouve le concept de génocide et se montre féroce envers le livre du « pâle juriste » Lemkin, qu’il méprise. Pour lui il y a des criminels et des victimes, qui sont des individus ; la justice se rend contre les premiers, pour les seconds il n’y a pas de groupe qui tienne – ni nazis, ni Allemands, ni Juifs, ni Polonais.
Lemkin pense exactement le contraire : ce sont les membres du groupe qui sont ciblés, pas les individus : « Génocide est le crime de destruction des groupes humains, comme homicide est le crime de destruction des individus. » Mais il ne convainc pas : lui et son concept sont écartés du règlement du conflit. Certains de ses pédants collègues de l’United Nations War Crimes Commission vont jusqu’à le taxer de piètre linguiste pour avoir mêlé grec et latin. Le Monde fait de même dans son éditorial du 11 décembre 1945, où l’on trouve la première occurrence du terme « génocide » en langue française : « Nous voilà donc enrichis d'un monstre. Certes, l'homme qui, selon la définition du professeur Lemkin, a commis le "génocide" est lui-même un être monstrueux. Mais était-il nécessaire de forger, pour désigner son crime, un de ces mots barbares faits de l'accouplement d'une racine grecque et d'une latine ? Gageons que, dans un temps où les mots s'usent si vite, celui-là fera fureur pendant une ou deux saisons : par synecdoque – à moins que ce ne soit par catachrèse – il servira dans les disputes à exprimer le plus haut degré du mépris. » Si le journaliste du Monde voyait les emplois actuels du mot génocide !
Pourtant Lemkin était un excellent linguiste, on ne peut douter qu’il avait choisi ce barbarisme pour dire le crime de barbarie absolue.
A la Commission des Crimes de guerre, Lemkin compile d’énormes bibliographies sur les trois chefs d’accusation finalement retenus pour Nuremberg : crimes contre la paix, crimes de guerre, crimes contre l’humanité. Il ne renonce jamais à convaincre, ajoute des paragraphes à ses textes antérieurs ; ainsi, au chapitre IX de Axis : « Le concept de génocide ne couvre pas seulement la destruction des Juifs mais aussi d’autres peuples comme les Russes, les Tchèques, les Polonais, les Yougoslaves, les Français. Si l’on insistait seulement sur l’aspect juif de la destruction des peuples et races, cela inviterait les accusés et leurs partisans à faire de la Cour une plateforme pour leur propagande antisémite. Toutefois, si le concept de génocide était utilisé de façon plus large, les accusés seraient obligés de se définir comme ennemis de toutes les nations pour justifier leurs actes. Ainsi l’utilisation du terme génocide dans la suite de la procédure est aussi importante dans la stratégie du procès.» On peut percevoir la dérive, sur laquelle s’appuient jusqu’à aujourd’hui les partisans d’un génocide à très large spectre, qui ne sera pas repris y compris dans la Convention de 1948.
Le concept de génocide est cependant présent à Nuremberg
À Nuremberg, le mot génocide fut utilisé, plus que Lemkin ne le reconnut, dépité que ce ne fût pas comme chef d’accusation et encore moins de condamnation. Le jour de l’ouverture du procès le procureur français Pierre Mounier prononce le mot pour la première fois dans une Cour de justice, sous le chapitre des « crimes de guerre ». Il est suivi par le procureur soviétique, qui le situe comme « crime contre l’humanité », une première aussi dans une Cour de justice après les tentatives d’invention de la formule pendant la Première Guerre mondiale à propos de l’extermination des Arméniens. C’était alors une formule vengeresse des ennemis des Turcs, pas une incrimination juridique.
Lemkin, qui suit le début du procès à Washington, est très déçu : les jours d’audience passent sans que son concept soit cité à nouveau, contrairement au « crime contre l’humanité ». Il se demande pourtant ce que l’adjonction « contre l’humanité » rajoute au crime. Le terme n’existait pas non plus dans le droit international avant Nuremberg, il était tout aussi rétrospectif. Or les autres juristes soutiennent cette innovation, Lauterpacht ayant beaucoup œuvré pour rassembler Américains, Britanniques, Français et Soviétiques sur « ses » crimes contre l’humanité.
Vient alors « le jour le plus noir » de Lemkin : le mot génocide n’aura rien de légal à Nuremberg. Amer, il insiste : « L’inclusion du mot génocide dans le verdict contribuerait à créer une atmosphère susceptible de prévenir la répétition de tels actes de barbarie ».
En 1933, il avait pourtant forgé « crimes de barbarie et de vandalisme », devenus « génocide » dix ans plus tard. Il a une impression de déjà vu, de tristesse insondable : toutes ces luttes intellectuelles depuis près de trente ans, une autre guerre mondiale, et ce vide juridique que le concept de génocide seul saurait combler : « Nous ne pouvons pas continuer à parler au monde en phrases interminables : ʺN’assassinez pas des membres de groupes nationaux, raciaux ou religieux ; ne les stérilisez pas ; ne volez pas leurs enfantsʺ. »
Lemkin était persuadé que les Alliés avaient été trop timides parce que le tribunal de Nuremberg était militaire : les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité étaient reliés aux combattants, or le crime de génocide concernait les civils, dont les militaires étaient incapables d’envisager le sort. Tout à sa déception, il avait pourtant tort.
A cette époque de gestation intellectuelle, les crimes contre l'humanité sont vus comme protection des civils, et le génocide, quand il est cité, comme protection des minorités, dans la suite des travaux de la Société des Nations. C’est d’ailleurs ainsi que l’entendait Sir Hartley Shawcross, procureur du Royaume-Uni au procès, qui inclut le mot génocide dans sa plaidoirie finale dévolue aux « crimes contre la paix ». Quant à Benjamin Ferencz, le jeune procureur américain à Nuremberg qui a conduit les procès dits "successeurs" dans la zone d’occupation américaine, est le premier à avoir bien distingué le crime de guerre du crime contre l'humanité dans son acte d'accusation ouvrant le procès des Einsatzgruppen en 1947. Il a ainsi fait glisser pour la première fois le génocide dans la catégorie des crimes contre l'humanité, alors qu’à Nuremberg le génocide était resté un acte sous-jacent au crime de guerre.
Rien n’était suffisant pour Lemkin tant que le génocide n’avait pas été reconnu comme crime autonome dans le droit international. Hélas, ses collègues continuent à s’en prendre à tout son travail. Melchior Palyi, professeur d’économie à l’Université de Chicago, se révèle venimeux ; il se saisit du manque de précision de la définition du génocide pour montrer qu’on peut toujours le retourner : « Ce cas est typique de la contradiction entre la recherche d’un but scientifique impartial et celle de la volonté politique. Le cas du Dr. Lemkin est particulièrement tragique, car son arsenal juridique si raffiné contre les nazis pourrait être utilisé aussi contre les Alliés. On pourrait trouver dans leurs politiques d’occupation pratiquement chacun des (…) crimes internationaux qu’il a établis contre les nazis. » Palyi fait ici allusion – à juste titre – aux mensonges et silences divers de Nuremberg, à commencer par le transfert par les Soviétiques de la responsabilité des meurtres de Katyn sur les nazis.
Le juriste français Eugène Aroneanu, qui a fourni un énorme travail de compilation sur les crimes nazis pour Nuremberg et travaillé de façon pionnière sur les témoins, même s’il confondait les camps de concentration « ordinaires » et les sites d’extermination, vient porter le coup de grâce contre le terme de génocide : « Ainsi on veut nous faire admettre le "génocide biologique", le "génocide culturel", etc., ce qui est, à notre avis, une véritable monstruosité. Nous signalons le double danger qu'il y aurait à remplacer la loi même par une convention, et l'institution du crime contre l'humanité par un ersatz. »
« Erzatz », « monstruosité » : le concept de génocide semble voué à devenir mort-né. Pourtant, Lemkin capitalise sur ses contradictions mêmes pour se découvrir des alliés à Nuremberg.
Des alliés pour Lemkin : les militants du World Jewish Congress.
Lemkin a alors croisé le chemin de Jacob Robinson. Ce Juif lituanien a fait des études de droit à Varsovie et a fui à New-York en 1940, où il a créé un « Institut des Affaires juives » destiné à la réflexion sur la spécificité du sort des Juifs au World Jewish Congress. Il pense, comme Lemkin que, dès les mesures de discrimination et les premières violences, les Juifs avaient servi de « rats de laboratoire » à Hitler dans un « pogrom froid » quand dès 1933 le dictateur testait les résistances des autres puissances à sa politique. L’échec des futurs Alliés à s’entendre sur les réfugiés juifs, comme à la conférence d’Evian de 1938, avait offert un détestable argument à Hitler, réitéré dans les années suivantes. Le monde entier prétendait ne pas comprendre la spécificité du sort des Juifs même si, à partir de 1941-1942, il s’agissait d’extermination à la fois physique, biologique et culturelle, ce que Lemkin appelait désormais génocide.
Robinson et Lemkin s’accordent sur les aspects statistiques et factuels de l’extermination et sur les comparaisons avec les massacres d’Arméniens de la guerre précédente, y compris sur l’impossibilité d’une sanction juridique contre les crimes des Turcs. Mais ils divergent aussi : Robinson ne s’intéresse qu’aux Juifs quand Lemkin, tout à son obsession de faire passer le mot génocide dans la conscience et le vocabulaire juridique mondiaux, a tendance à le déjudaïser pour l’universaliser. Relativiser le poids de la catastrophe juive qui, pourtant, pesait tellement sur lui, se révèle nécessaire. En désolidarisant le terme de la guerre, en prouvant que des actes de génocide avaient été commis dès 1933, il voulait appliquer le crime aux temps de paix. Robinson, lui, tenait avant tout à établir une « conspiration contre le peuple juif » pour convaincre qu’il était celui qui « avait le plus souffert de la guerre » ; les nazis avaient intentionnellement pensé un grand plan de destruction des Juifs « non seulement pour ceux qui étaient sous leur contrôle mais aussi ceux qu’ils ne pouvaient encore atteindre. »
Les Juifs rescapés ont suivi avec avidité les travaux du tribunal. Si certains trouvent le jugement équilibré, d’autres considèrent que les principales victimes des nazis n’ont pas été placées au centre des délibérations car on a plus parlé des bourreaux que d’elles. Et pourtant, l’accumulation des témoignages sur les Einsatzgruppen, les massacres des Juifs soviétiques (en particulier à partir de l’utilisation du livre noir compilé par Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman), Treblinka, Birkenau, le ghetto de Varsovie, etc…, a donné une réelle teneur juive au Tribunal.
Conclusion : vers la « Convention pour la prévention et la punition du crime de génocide », Paris, 1948
Pour atténuer son échec de Nuremberg, Lemkin proclame que désormais la prévention du génocide compte autant pour lui que la punition des coupables. Il y insiste dans une interview au journal Le Monde : le « plus jamais cela » ne peut servir de mantra, il faut agir pour la paix par la loi internationale. La déclaration de l’ONU du 11 décembre 1946 sur le « crime de génocide » le satisfait doublement : elle prépare la rédaction d’une Convention et distingue le crime de génocide des crimes contre l’humanité dans lesquels il avait été cantonné à Nuremberg, à son grand désarroi.
Il est toujours ardu de faire entrer un concept nouveau dans le droit international, et plus malaisé encore au début de la guerre froide : comment amener les Américains et les Soviétiques à réfléchir ensemble au moment où les négociations sur la création de l’État d’Israël se concluaient, même en étant un Juif polonais pas particulièrement sioniste, réfugié aux États-Unis ? Aucun État ne voulait que l’on regardât chez lui en temps de paix, pas plus les Soviétiques que les Américains. Et pourtant Lemkin y est parvenu : la Convention pour la prévention et la punition du crime de génocide a été votée le 9 décembre 1948 par l’Assemblée générale de l’ONU réunie à Paris.
Dans son livre consacré à une mise en abyme des conséquences du procès de Nuremberg dans les années 1950, Guillaume Mouralis place justement Lemkin dans la catégorie des « marginaux sécants » parmi les juristes qu’il étudie . Le marginal et son concept ont continué leur route quasi inconnue jusqu’en 1994 et la réapparition du concept lors des génocides des Tutsi du Rwanda et des Bosniaques musulmans à Srebrenica.
Lemkin, mort en 1959 – pas aussi inconnu que ses thuriféraires l’ont dit, il a été proposé pour le prix Nobel de la paix, - voit désormais toujours plus magnifiées voire déformées ses intuitions qui avaient été refusées à Nuremberg. C’est le crime contre l’humanité qui fait désormais pâle figure dans les opinions face au génocide, devenu le crime des crimes et l’apogée des souffrances. Mais si tout massacre, toute guerre est génocide, rien n’est génocide. Les juristes, et en particulier celles et ceux de la Cour pénale internationale, sauront-ils raison garder ?
Cette conférence est largement issue de Annette Becker, Messagers du désastre : Raphaël Lemkin, Jan Karski et les génocides Fayard, 2018. Messengers of Disaster, Raphaël Lemkin, Jan Karski and Twentieth-Century Genocides, The University of Wisconsin Press, 2021.
Raphaël Lemkin, Donna Lee Frieze, Totally Unofficial: The Autobiography of Raphaël Lemkin, New Haven, Yale University Press, 2013.
idem, p. 117.
Lettre du 12 octobre 41 (Office of US Chief Committee for War crimes), The Holocaust,Selected Documents, vol. 10 The Einsatgruppen or Murder Commandos, Garland Publishing, NY London, 1982. Doct 2 p. 6. Contre-interrogatoire de von Runsdetdt à Nuremberg par le Général Telford Taylor, The Anatomy of the Nuremberg Trials, A Personal Memoir, Bloombury, 1993, p.520-521.
R. Lemkin, “Genocide, a Modern Crime,” Free World, vol. 4, Avril 1945, pp. 39-43. Le texte paru en 1946 à la Documentation française, « Le crime de génocide », est légèrement différent. En revanche, dans un article du Washington Post, « Retribution » (sans doute inspiré par Lemkin, comme souvent), les mêmes mots de Von Runsted sont repris à propos des châtiments qui attendent les Allemands. Von R. avait aussi supervisé un ordre de von Reichenau, en 1941, qui exigeait l’extermination des sous-êtres juifs (Jüdisches Untermenschentum). En fait von Runtsted ne sera pas jugé à Nuremberg : libéré en 1947 par les Britanniques il meurt en 1953, chez lui.
Raphaël Lemkin, « The Legal Case against Hitler », The Nation, 24 février et 10 mars 1945. Traduction française par Olivier Beauvallet, Lemkin face au génocide, Michalon, Le Bien commun, 2011, p.115.
Franz Neumann a publié dès 1942 un livre très précurseur sur le nazisme, Béhémot, repris en français sous le titre Béhémot. Structure et pratique du National-socialisme (1933-1944), Payot, 1979. Il sera le directeur de thèse de Raul Hilberg à Columbia University (New York).
Telford Taylor, The Anatomy of the Nuremberg Trials, A Personal Memoir, Bloombury, 1993 p. 49, p.103.
Hersch Lauterpacht, An International Bill of the Rights of Man, Columbia University Press, 1944. Il critique Axis dans le Cambridge Law Journal. Cf. Philip Sands, East West Street, On the Origins of Genocide and Crimes against Humanity, Weidenfeld and Nicolson, 2016.
Interview avec le Professeur Lemkin à la radio des Nations Unies, 12 juin 1947, p.1. The World Jewish Congress Collection, Boite H276, dossier 10.
Une catachrèse est une figure de style qui détourne un mot ou une expression de sons sens propre en étendant sa signification. Ex : les ailes du moulin, le pied de la table, etc…
R. Lemkin, « The Significance of the Concept of Genocide in the Trial of War Criminals », 1946. Archives Lemkin, Columbia University, boîte 4, dossier 4.
Les Alliés parlaient en 1915 de « crimes contre l’humanité et la civilisation », la « civilisation » étant un de leurs buts de guerre contre la « barbarie » allemande et ses alliés turcs.
Lettre du 26 août 1946 à David Maxwell Fyfe, procureur général adjoint. AJHS, Lemkin Papers, cité par Ansom Rabinbach, « Raphael Lemkin et le concept de génocide », Revue d’Histoire de la Shoah, juillet 2008, p. 541.
Eugène Aroneanu, « Les Nations Unies et le crime contre l’humanité », Le Monde, 10-12-1948.
Robinson, cité par Lewis, The Birth of the New Justice, The Internationalization of Crime and Punishment, 1919-1950, Oxford University Press, 2014, pp. 154, 159.
Textes de juin 1945 cités par Michael Marrus, « A Jewish Lobby at Nuremberg : Jacob Robinson and the Institute for Jewish Affairs, 1945-1946 », Cardozo Law Review, 27/4, 2006.
Antoine Lecharny, (Photographies), et Annette Becker (texte), Sous-terre, (L’extermination des Juifs soviétiques) Éditions d’une rive à l’autre, 2025.
Guillaume Mouralis, Le moment Nuremberg. Le procès international, les lawyers et la question raciale, Les presses de Sciences Po, 2019.