Projeter, 20 ans après sa réalisation, Nuremberg. Les nazis face à leurs crimes
Une soirée au Cinéma Scoop du Chambon-sur-Lignon
par
Christian Delage
(historien et réalisateur)
Cela fait maintenant 20 ans que j’ai réalisé le film Nuremberg. Les Nazis face à leurs crimes, un documentaire de 90 minutes qui a beaucoup été montré, en France et dans le monde. Lors de sa première diffusion, sur ARTE, il a réalisé le meilleur score de l’année pour un documentaire français, soit 1 900 000 spectateurs. Le film est également sorti en salles, à Paris, et édité en DVD, avec plus de 20000 ventes. À l’étranger le film a été montré dans plusieurs pays européens, et sélectionné dans plusieurs festivals , de New York à Sao Paulo. Il a été projeté au Cambodge, lors de l’ouverture par Rithy Panh de son centre Bophana et de la préparation du procès des Khmers rouges.
Sollicité par l’assocation des Amis du Lieu de Mémoire et de la montagne-refuge pour montrer le film au Chambon-sur-Lignon à l’occasion du 80ème anniversaire du procès de Nuremberg, je me suis pour la première fois interrogé sur le vieillissement potentiel du film, de sa facture, de sa problématique. À observer les réactions de la salle du cinéma Scoop, qui était bien remplie, j’ai été plutôt rassuré.
Dans le débat qui a suivi la projection, j’ai rappelé que je suis simultanément devenu historien et réalisateur, ayant fait mon premier film pendant ma thèse. Et j’ai dit combien le double statut est important quand on passe d’un mode de récit à l’autre. Si le film a été réalisé en 2006, il procède ainsi d’une recherche sur les conditions de la création du Tribunal international de Nuremberg qui a commencé en 2000, avec une plongée dans les archives américaines, principalement à Washington DC, aux National Archives (NARA) et à la Library of Congress, et, à New York, aux Telford Taylor Archives de l’Université Columbia et au YIVO Institute. Je souhaitais comprendre la manière dont le procureur général américain, Robert H. Jackson, avait organisé la recherche, en Europe, des archives. Car, en envoyant des agents de l’OSS sur place, il s’agissait de repérer les documents qui pourraient, le moment venu, être qualifiés de « preuves » des crimes commis par les dirigeants du Troisième Reich. Or, ce qui est particulièrement frappant, c’est qu’aux documents administratifs ou politiques, Jackson, de formation juridique plutôt classique, a associé tout de suite les images fixes et animées, pensant qu’en présentant celles-ci, telles qu’elles ont été produites par les nazis eux-mêmes, il serait possible de confronter les prévenus à leur propre corpus idéologique et programmatique, et non à une reconstruction clivée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.
Le procès des grands criminels de guerre a commencé à la fin d’octobre 1945 et s’est déroulé pendant dix mois. L’autre nouveauté du procès, qui allait lui assurer une diffusion immédiate, était le fait que de courts segments des principaux débats ont été filmés en pellicule 35 mm au cours des audiences publiques. Mais, ici, à la différence des archives scripturaires, très bien conservées sinon faciles à trouver, les images des audiences, en vidéo, étaient de qualité médiocre, et réparties en plusieurs bandes, qui n'avaient pas été classées chronologiquement. Dans le cadre de la recherche qui allait aboutir à un livre, La Vérité par l’image. De Nuremberg au procès Milosevic (Denoel, 2006), cette défaillance avait empêché de visionner de façon linéaire le procès et de prendre ainsi la mesure de l’intérêt que représentait ce document. Heureusement, au début de l’année 2005, Raye Farr, directrice des archives cinématographiques du Musée de l’Holocauste des États-Unis à Washington (USHMM), a supervisé le transfert des vingt-cinq heures originelles des séquences filmées du procès de Nuremberg sur un support numérique. Cette opportunité allait permettre de retravailler plus facilement, car, grâce à leur format désormais professionnel, il était possible techniquement d’assembler les éléments entre eux. Ainsi, tandis que le livre était à l’écriture, la Compagnie des Phares et Balises, sollicitée, s'est déclarée prête à produire un film sur le procès qui pourrait être diffusé à l'occasion de son soixantième anniversaire, en 2006. La chaîne franco-allemande Arte a par la suite accepté une coproduction franco-canadienne, et la première diffusion télévisuelle a été fixée au mois d’octobre de la même année.
Après avoir récupéré une copie des vingt-cinq heures d’images rendues disponibles par l’USHMM, j’ai d’abord travaillé pendant plusieurs mois avec Caroline Moine à la construction de l’archive cinématographique complète du procès, en montant et en légendant les images dans l’ordre chronologique. Dans le même temps, il convenait de déterminer, à partir du verbatim des audiences, ce qui avait effectivement été filmé, qui allait contraindre le projet de film. En disposant sur un poste de visionnement des images et sur un écran d’ordinateur des transcriptions du procès disponibles sur www.nizkor.org, nous avons pu repérer quels moments avaient été enregistrés, ce qui a permis de bâtir le synopsis du film à partir des images existantes et non l’inverse. Au cours de ce processus, un autre obstacle s’est cependant présenté : la bande-son synchrone des images originelles du procès était de mauvaise qualité. Ayant toutefois appris qu’il existait également un enregistrement sonore complet et beaucoup plus audible de l'ensemble des débats au NARA, nous avons pu obtenir une copie de la bande magnétique, afin de la substituer à la version optique du film. La synchronisation du son et de l'image a néanmoins engendré un problème technique important à surmonter puisque la vitesse d'enregistrement n'était pas la même, mais le fait de travailler sur la bande son a eu un avantage inattendu : elle a permis de découvrir l’enregistrement oral de la sentence, chose que les juges ne voulaient pas filmer, pour éviter les gros plans sur les accusés à ce moment critique.
Comment a été conçu le fil narratif ? Après un prélude présentant les enjeux et l’ensemble des protagonistes du procès (accusés, avocats, procureurs, juges) ainsi que ceux qui y assistent (représentants des nations vainqueurs du Troisième Reich, presse), l’audience s’ouvre, le 20 novembre 1945, sur la déclaration de non-culpabilité des accusés et le discours introductif du procureur général américain Robert H. Jackson. Le film montre ensuite comment Jackson a voulu organiser l’Accusation autour du crime principal de « conspiracy » (« complot »), à partir d’archives fondant les débats sur des pièces à conviction indiscutables. La masse des documents provoquant rapidement l’engorgement du procès, Jackson décide alors d’avancer la projection du film-preuve sur les camps nazis au 29 novembre, soit quelques jours après le début des audiences. Pour l’assemblée présente, c’est un choc, dont la presse se fait l’écho dans le monde entier. La question du complot est ensuite réactivée grâce à un autre film, Le Plan nazi, un montage d’actualités allemandes montrant les dignitaires nazis dans la conquête et l’exercice du pouvoir. Là encore, l’urgence de faire connaître, dans le prétoire, les crimes commis par les nazis, impose un infléchissement de la stratégie de l’Accusation. Autant que celui des accusés individuels, le rôle des organisations nazies est mis en évidence. Sont ainsi appelés à la barre des témoins le responsable d’un des Einsatzgruppen chargés des exécutions en plein air (Otto Ohlendorf) et l’un des adjoints d’Eichmann qui évoque comment les Juifs de Hongrie ont été « envoyés à la Solution finale » (Dieter Wisliceny). Peu nombreuses, les victimes-survivantes (Abraham Sutzkever, Marie-Claude Vaillant-Couturier) font néanmoins entendre leur voix, en luttant contre les contraintes de la déposition judiciaire et l’absence apparente de compassion des juges, soucieux d’observer une stricte neutralité dans la position d’arbitre que leur confère la procédure anglo-saxonne, adoptée sous influence des Américains.
Alors que le procès a élargi à d’autres personnes que celles présentes dans le box la responsabilité des crimes commis à l’Est, la Défense fait venir à la barre le directeur du camp d’Auschwitz, Rudolf Höss, pour lui faire dire que Kaltenbrunner n’était pas responsable des camps d’extermination. Höss confirme alors, devant la Cour, l’énormité du nombre de Juifs tués à Birkenau.
Au fil des audiences, l’Accusation a fini par faire de l’extermination des Juifs d’Europe l’un des enjeux majeurs du plan nazi et non l’une de ses conséquences. Ce changement majeur est confirmé par l’emploi du mot « génocide » pour qualifier cette politique dans les déclarations finales des procureurs alliés. Les sentences différenciées infligées aux 21 nazis par les juges, malgré leurs désaccords, correspondent à la volonté de rendre un jugement équitable. C’est également une manière de montrer que le procès n’avait pas pour seul enjeu de juger des individus mais aussi, plus largement, de délivrer une leçon d’histoire aux générations futures, en laissant en particulier une trace cinématographique des débats : celle-là même qui a permis à ce film de se faire.
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