Cette année nous avons choisi de consacrer notre traditionnelle journée du 10 août à la célébration des quatre-vingts ans du procès de Nuremberg, qui a marqué la sortie proprement juridique de la guerre et a permis de mettre en place les notions de génocide et de crime contre l'humanité, comme l'a montré Philippe Sands dans son magnifique récit Retour à Lemberg. Pour éclairer de façon scientifique et non pas militante la signification de ces termes, nous avons fait appel à un juriste, Jean-Paul Jean, et à trois historiens, Annette Becker, Alexandre Sumpf et Christian Delage. En attendant la mise en ligne prochaine de leurs interventions sur notre site, voici ma présentation de cette journée, ainsi que quelques photos, incluant notre déambulation de l'après-midi d'un haut-lieu du sauvetage à l'autre. Merci à notre photographe attitrée, Claudette Marquet. - Nathalie Heinich.
Présentation de la journée
par
Nathalie Heinich
Voici un texte écrit en 1938 par un auteur dont vous connaissez certainement le nom : « A Nuremberg, ma femme et moi ne sommes pas déçus par les quartiers anciens qui fleuraient bon encore le parfum de la vieille Allemagne. Auprès d’une grande fontaine circulaire flamboyant d’une dentelle de fer, on pouvait contempler l’antique maison d’Albert Dürer encore intacte. Sur ce vieux pont, n’allait-on pas croiser Marguerite et Faust suivie de son chien noir ? Une niche accueillante était creusée dans le parapet d’où l’on voyait se suivre d’autres petits ponts en dos d’âne, se chevaucher des maisons séculaires tout en colombage, des murs couverts de lierre plongés leurs pierres moussues dans l’eau paresseuse, qui çà et là passait sous une voûte, s’engageait dans d’étroits chenaux, des biefs tortueux, de menues écluses. Nous savourions, au sein de l’Allemagne nazie, cette oasis de bonhomie tranquille, et voici que, de l’autre côté, un restaurant antique, au toit pentu, aux vitres en cul de bouteille, nous invitait à nous y restaurer dans la même ambiance sympathique. Nous nous approchâmes pour lire le menu. Ce n’était pas un menu, c’était un avertissement : Interdit aux chiens et aux juifs ».
Ce texte est signé Vercors – l’auteur du Silence de la mer – et a été publié dans un livre intitulé La bataille du silence, souvenir de minuit, paru aux éditions de Minuit en 1992 (vous savez peut-être que Vercors a été à l’origine de la création sous l’Occupation, dans la clandestinité, des éditions de Minuit). Mais c’est en 1938 qu’a été rédigé le texte que je viens de vous lire, soit six ans seulement avant que la charmante ville de Nuremberg ne soit réduite en ruines par les bombardements alliés qui sanctionnèrent militairement la folie meurtrière du régime nazi.
C’était aussi sept ans avant que s’ouvre le célèbre procès de Nuremberg, qui s’est tenu de l’automne 1945 à l’automne 1946 dans l’un des rares bâtiments restés intacts, et dont nous célébrons aujourd’hui les quatre-vingts ans : un procès aussi exceptionnel et hors norme que les évènements qu’il a été chargé de juger.
Si nous avons choisi de consacrer notre douzième journée du 10 août à ce procès, c’est que nous nous sommes donnés pour mission, désormais, non seulement de soutenir les actions du Lieu de Mémoire, comme l’indique le titre de notre association des « amis du Lieu de Mémoire du Chambon-sur-Lignon », mais aussi de sauvegarder et de transmettre la mémoire des persécutions et du sauvetage sur le Plateau. Or ce procès peut être considéré comme l’accomplissement final du sauvetage des Juifs, sur le plan non plus existentiel et matériel mais symbolique. Car sans le passage de la justice sur les crimes des nazis, jamais les victimes n’auraient pu être sauvées du sentiment d’avoir été exclues de la communauté des humains par le génocide nazi. Même si Nuremberg est à plus de 900 km du Chambon-sur-Lignon, même si désormais quatre-vingts ans nous séparent de ce procès, il existe un lien symbolique entre l’action des Justes sur le plateau et le travail de la justice au niveau international. Grâce à ce procès, le sauvetage matériel des vies humaines a été parachevé par le sauvetage symbolique de ce qu’il y a d’humanité dans l’homme, en dépit des millions de morts.
Ce procès constitue aussi un moment fondateur pour la justice internationale puisque, pour la première fois, les dirigeants d’un régime ont été jugés par un tribunal international. Pour la première fois également le crime de génocide et le crime contre l’humanité ont été reconnus juridiquement comme des chefs d’inculpation. Et pour la première fois enfin un procès a été pensé et organisé comme un événement public au niveau mondial, donnant lieu à des images d’archives qui lui permettront de perdurer dans les esprits : nous le constaterons ce soir avec la projection au cinéma du documentaire de Christian Delage.
Enfin, ce procès continue à nourrir l’actualité. Ceux d’entre vous qui ont lu le magnifique livre de Philippe Sands Retour à Lemberg connaissent le nom de cet avocat franco-britannique dédié à la cause de la justice internationale. Il a raconté dans ce livre, entre autres, l’émergence des notions de crime contre l’humanité et de génocide, qui ont trouvé leur place dans le droit international grâce à ce procès. Or tout récemment, le 16 mai 2026, on a appris que trente-six pays se sont engagés à créer un tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine par la Russie en tant que « crimes contre la paix ». Lancée par Philippe Sands quelques jours après l’attaque du 24 février 2022, cette initiative toute récente est une innovation juridique qui s’inscrit dans la continuité directe de l’accord de Londres du 8 août 1945 fixant le statut du tribunal de Nuremberg et définissant la notion de crime contre l’humanité. Elle est également dans la continuité de la convention des Nations Unis du 9 décembre 1948 définissant le crime de génocide et appelant à la création d’une cour de justice permanente. Et elle est dans la continuité enfin du statut de Rome du 17 juillet 1998 fixant le statut d’une cour pénale internationale, la CPI. C’est dire l’importance de ce procès dans l’histoire de l’humanité, ne serait-ce que parce qu’il marque l’émergence dans le droit de la valeur de dignité humaine.
Pour finir, je ne cache pas que c’est aussi l’actualité la plus brûlante qui nous a incités à vous proposer cette journée. À l’heure où le terme de « génocide » est manié pour qualifier non plus des crimes du passé mais des tragédies bien actuelles, souvent avec des arrière-pensées militantes qui clivent beaucoup plus qu’elles n’aident à construire une compréhension commune des événements, il nous a semblé important d’entendre ce qu’ont à dire de cette notion non pas des militants mais des spécialistes, des chercheurs, des professionnels du droit et de la recherche historique.
C’est pourquoi nous avons invité Jean-Paul Jean, ici présent, magistrat, président de chambre honoraire à la Cour de Cassation et vice-président de l’association française pour l’histoire de la justice, directeur des Actes du colloque 70 ans après Nuremberg : juger le crime contre l'humanité » publié en 2017 chez Dalloz, et auteur récemment de Des juges devant l’histoire. Savoir dire non, de Vichy à nos jours, publié tout récemment, en 2025, aux presses universitaires de Rennes.
Nous avons invité également Annette Becker, historienne, professeure émérite à l’université Paris-Nanterre, dont les nombreux ouvrages portent sur les guerres et génocides des XXème et XXIème siècle, leurs mémoires et leurs oublis.
Nous avons invité aussi Alexandre Sumpf, historien, professeur à l’université de Strasbourg, qui travaille principalement sur l’histoire sociale et politique de l’URSS et sur l’histoire du cinéma.
Et nous avons invité enfin Christian Delage, professeur émérite des universités, historien et réalisateur de nombreux documentaires, qui nous présentera ce soir au cinéma son film Nuremberg. Les nazis face à leurs crimes, réalisé pour Arte en 2006.
Je les remercie vivement d’avoir accepté notre invitation, et je vous signale que certains de leurs ouvrages seront disponibles dès demain à la librairie « L’eau vive », au centre du village, et demain à 18h30 à la salle des Bretchs où ils seront mis en vente à l’occasion de la conférence d’Annette Becker sur les génocides.
À partir de 14h, après notre traditionnel pique-nique, nous nous diviserons en deux groupes : l’un pourra visiter le Lieu de Mémoire (exceptionnellement ouvert pour nous un lundi) et son exposition estivale sur le marché de l’art sous l’Occupation ; l’autre groupe (une trentaine de participants maximum) pourra participer à la déambulation d’un haut-lieu du sauvetage à l’autre, de la gare au temple, chacun étant commenté par un membre de notre conseil d’administration en lien avec son histoire familiale.
Et à présent, la parole est à nos orateurs !
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1. Sur le parvis de la gare

2. Nathalie Heinich

3. Jean-Paul Jean

4. Annette Becker

5. Alexandre Sumpf

6. Un pique-nique entre amis

7. Station 1 : La gare

8. L'orateur @ Station 1: Ira Noveck

9.Station 2 : Ancienne mairie

10. L'orateur @ Station 2 : Charles Malécot

11.Station 3: L'Armée du Salut (rue Neuve)

12. L'oratrice @ Station 3 : Séverine Jouve

13.Station 4 : L'Hôtel May

14.Station 5 : Tante Soly

15. L'oratrice @ Station 5 : Catherine Jabaly

Station 6 : Le Presbytère

17. L'oratrice @ Station 6 : Monica Martinat

18. La station 7 : L'église

19. L'orateur @ Station 7 : Hubert de Rocquigny

20. Station 8 : L'école

21. Le raconteur @ Station 8 : Henry Jouve

22. Station 9 : La plaque

23. L'oratrice @ Station 9 : Nathalie Heinich

24. Station 10 : Le temple

25. L'oratrice @ Station 10 : Nelly Seloron

26. Dans le temple

27. Jean-Paul Jean prononcant son allocution

28. La cévenole

29. Au cinéma (avec Christian Delage à gauche)

30. À l'année prochaine!