Le texte de l'allocution de Jean-Paul Jean le 10 août au temple

Jean-Paul Jean

(président de chambre honoraire à la Cour de cassation)

au temple du Chambon-sur-Lignon, le 10 août 2026

 

            Le 10 août 1942 eut lieu au Chambon-sur-Lignon la visite de Georges Lamirand, secrétaire général à la Jeunesse et au sport du gouvernement du Maréchal Pétain. En compagnie de Joseph Bach, préfet de Haute-Loire, le Ministre vient visiter les mouvements de jeunesse, très actifs sur le Plateau. La journée est organisée par Jean Beigbeder, président des Éclaireurs Unionistes. Après une réception officielle, un repas est servi par les jeunes au camp Joubert. L'après-midi est consacré aux discours sur le terrain de sport, puis un culte se déroule au Temple, présidé par le pasteur Jeannet du Mazet. À l'issue de ce dernier, Georges Lamirand est approché par un groupe de jeunes élèves de l'Ecole Nouvelle Cévenole qui lui remettent une lettre de protestation contre la rafle du Vel d'Hiv des 16-17 juillet 1942...   

 

            Monsieur le Ministre,

 

            Nous avons appris les scènes d'épouvante qui se sont déroulées il y a trois semaines à Paris où la police française, aux ordres de la puissance occupante, a arrêté dans leurs domiciles toutes les familles juives de Paris pour les parquer au Vel d'Hiv...Nous craignons que les mesures de déportation des Juifs ne soient bientôt appliquées dans la zone sud.

 

            Nous tenons à vous faire savoir qu'il y a, parmi nous, un certain nombre de Juifs. Or, nous ne faisons pas de différence entre Juifs et non Juifs. C'est contraire à l'enseignement évangélique.

 

            Si nos camarades, dont la seule faute est d'être nés dans une autre religion recevaient l'ordre de se laisser déporter ou même recenser, ils désobéiront aux ordres reçus et nous nous efforcerions de les cacher de notre mieux.

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Ces jeunes élèves de l'École Nouvelle Cévenole s’indignent de la rafle du Vel d'Hiv opérée par la police française. Ils affirment leur solidarité avec leurs frères juifs et leur volonté de les protéger face à ceux qui exécuteraient des ordres iniques. Le courage de dire non. Ils ont été peu nombreux à l’avoir. Et ce refus collectif possède une force d’entrainement considérable.

Au regard de ce travail de mémoire essentiel qui est le vôtre, ici au Chambon, je me permets deux évocations : la première, à propos du rôle de la police française dans la déportation des Juifs. La seconde, à propos d’une famille de persécutés, accueillie au Chambon.

 

Arrêter les Juifs. Le samedi 21 juillet 1945, au Parc des princes, deux jours avant l’ouverture du procès Pétain, le Parti communiste organise une grande cérémonie de commémoration de la rafle du Vel d’Hiv. A la tribune s’exprime Berthe Falk, rescapée d’Auschwitz. L’Humanité des 22/23 juillet 1945 titre : « 16 juillet 1942 : Les Boches arrachaient les petits à leur mère ». Il est écrit « Le but était de rappeler le crime monstrueux perpétré par les nazis il y a trois ans au Vélodrome d’Hiver lorsqu’ils arrachèrent les enfants aux mères israélites». Il faut alors masquer le rôle des policiers français. Car les membres et alliés du PC au sein de la préfecture de police ont déclenché l’insurrection pour la Libération de Paris et la première vague de l’Epuration est passée. 

En juin 1947, Emile Hennequin le directeur de la police municipale parisienne, celui qui a organisé la rafle du Vel d’Hiv en mobilisant 9.000 policiers, est jugé par la Cour de justice de la Seine présidée par Paul Didier, le seul magistrat qui a refusé de prêter serment à Pétain. Hennequin revendique une activité de résistant et 140 témoins ont été cités. Le commissaire du gouvernement (procureur) estime - je cite - « que la question des rafles est épuisée » et requiert une peine modérée. Hennequin est condamné à 8 ans de travaux forcés. Un an plus tard, Hennequin bénéficie d’un décret de grâce. Il est mort en 1977 à l’âge de 90 ans.

 

Protéger les Juifs. 15 janvier 1943, un commissaire de police de Toulouse, Jean Phillipe, refuse d’établir la liste des Juifs de son arrondissement. Il entre dans la clandestinité en laissant une lettre de démission où il écrit : « Je refuse de persécuter des israélites qui ont droit au bonheur et à la vie, aussi bien que Monsieur Laval lui-même ». Arrêté par la Gestapo huit jours plus tard suite à une imprudence d’un de ses collègues, il est torturé, transféré en Allemagne et exécuté en avril 1944, à l’âge de 38 ans. Sa femme est déportée à Ravensbrück d’où elle reviendra. Phillipe a été fait « Juste parmi les Nations » en 1995.

J’ai évoqué ce matin Léon Lyon-Caen, membre de la Cour de cassation, parmi les 77 magistrats juifs exclus par Vichy, sur le fondement de la loi du 3 octobre 1940. Son fils François Lyon-Caen, avocat, a été arrêté à son domicile, par des policiers français, lors de la rafle du 21 août 1941 et interné à Drancy. Libéré, il reste à Paris au chevet de sa femme malade, qui décède en janvier 1943. François est à nouveau arrêté le 24 août 1943 puis déporté à Auschwitz, d’où il ne reviendra pas. François et son épouse avaient confié leurs trois enfants à leurs grands-parents qui ne se décident à quitter Paris qu’en septembre 1943 pour se réfugier dans la propriété familiale du Bousquet d’Orb, au Nord de l’Hérault. En avril 1944 Léon Lyon-Caen, son épouse Germaine et leurs trois petits-enfants trouvent refuge au Chambon-sur-Lignon, munis de faux papiers. Ils résident dans un des six appartements de l’immeuble dont sont propriétaires les époux Lombard, par ailleurs propriétaires de l’hôtel du commerce (photos). Arnaud (13 ans) et Dominique (11 ans) vont au collège de  l’école nouvelle cévenole. Pierre Lyon-Caen, alors âgé de 4 ans, décédé l’an dernier, qui était mon ami, un des fondateurs du Syndicat de la magistrature, a raconté que sa grand-mère avait eu les plus grandes difficultés à faire accepter par son mari de prendre un nom d’emprunt, Léon Le Châtelier (mêmes initiales que Léon Lyon-Caen), tellement l’usage d’une fausse identité par un magistrat lui paraissait inacceptable. Judith Lyon-Caen, leur petite nièce, historienne, qui a classé les archives familiales, m’a transmis la copie de leurs cartes de réfugiés au Chambon. J’avais retrouvé aux Archives nationales une lettre de Léon Lyon-Caen adressée au garde des Sceaux le 22 septembre 1944, écrite depuis la Maison Lombard au Chambon-sur-Lignon. Il lui dit qu’il vient d’apprendre la mort de deux de ses fils : le 22 août, Charles, FFI, et deux jours plus tard, Georges, engagé dans les Forces Françaises Libres. Et il est sans nouvelle de son troisième fils, François, déporté en Allemagne, dont il apprendra, des mois plus tard, qu’il a été gazé à Auschwitz. 

Léon Lyon-Caen et sa femme vont élever leurs petits-enfants.

Nathalie Heinich a évoqué les « affinités électives » entre Juifs et Protestants. Dans son ultime lettre, poignante, remise à ses parents avant sa déportation, François Lyon-Caen leur demandait que « sauf impossibilité, les enfants soient élevés dès la rentrée d’octobre dans la religion protestante. » Dans cette famille juive de tradition agnostique, sans aucune pratique religieuse, cette demande a été scrupuleusement respectée. Arnaud, Dominique et Pierre sont allés à l’école du dimanche et ont participé aux sorties des éclaireurs unionistes. Laissés libres de leur choix, Arnaud et Pierre ne souhaiteront pas, le moment venu, faire leur communion.

En hommage à leur mémoire.

 

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L’Humanité des 22/23 juillet 1945. Source Gallica 

 

 

La « maison Lombard » au Chambon-sur-Lignon

  1. ^

    Vice-président de l’Association française pour l’histoire de la justice, Jean-Paul Jean est l’auteur notamment de « Les juges devant l’histoire. Savoir dire non, de Vichy à nos jours » (Presses Universitaires de Rennes, 2025).

  2. ^

    Les juges devant l’histoire. Savoir dire non, de Vichy à nos jours, op. cit., p. 47-50

  3. ^

    J.-P. Jean, Léon Lyon-Caen (1877-1967), soldat du droit au service de la paix, Délibérée, La Découverte, 2021, p. 41-49

  4. ^

    Patrick Cabanel, Juifs et protestants en France, les affinités électives, XVIe-XXIe siècle, Fayard, 2004