Les Mémoires d’Eugénie dite Génie Schloss (1928-2013), le deuxième épisode

Après « De Roanne au Chambon-sur-Lignon », voici « Difficile Libération », le deuxième épisode des Mémoires d’Eugénie dite Génie, qui nous ont été confiées par son fils Dani Bitter.

 

 

MÉMOIRES de GÉnie

fille de Mayer Chil Schloss et de RoUJA (ROse) Rappaport

(Roanne, Le Chambon-sur-Lignon, ISRAËL)

 

2. Difficile Libération 

 

 

la libération, les problèmes étaient nombreux ; les "displaced persons'' étaient parquées dans les camps en Allemagne - ce n'était pas la fin de l'Odyssée. 

La première libération d’un camp d’extermination (Majdanek) a eu lieu le 24 juillet 1944 par les troupes russes. Mais c’est en 1945 que nous avons été mis au courant de ce qui s’était passé : l’horreur absolue. Nous avons appris les noms d’Auschwitz-Birkenau, Dachau, les mots de chambres à gaz, de crématoires.

Les retrouvailles au lendemain de la guerre furent toujours des miracles. Après les déportations, chacun partait à la recherche de ses proches. A la faveur des accords germano-soviétiques, après l'invasion allemande, de nombreux Juifs en Pologne se sont réfugiés dans les territoires occupés par l'Union Soviétique, comme les deux frères Cytron Simon et Alain, comme la tante de maman Chuma et son fils Jakub, comme Moniek Herschfinkel. La libération des camps ne fut pas une immense joie : trop de morts, trop de désarroi, cette déportation tellement énorme que ça a étouffé tout le reste. Ses traumatismes ont obscurci tout leur devenir.

Cette période de l'après-guerre a été très douloureuse pour nos rescapés. Après tant de malheurs, ils s'imaginaient qu'ils feraient l'objet d'un peu de considération – mais le monde était indifférent.

En 1945 Houma et Jakub sont réfugiés en Allemagne (après une visite en Pologne où Jakub, voulant récupérer les biens, a failli se faire tuer par un Polonais). Toute la famille Rappaport s'est cotisée pour les faire venir en France, et c'est ainsi qu'aux environs de mars 1945 Houma et Jakub arrivèrent à Roanne. Mes parents leur ont donné un petit appartement attenant à leur atelier, et je contribuai à leur installation.

Par la suite, Sarah Hersfinkel, rescapée des camps de concentration, et son mari Moché Herschfinkel, qui avait perdu sa première femme et son enfant pendant la guerre, sont eux aussi arrivés à Roanne, après s'être mariés en Pologne. Sarah, d'un niveau intellectuel très élevé, a beaucoup aidé Liliane, alors lycéenne, dans ses études. Rivka, la soeur de Sarah, est arrivée quelques mois plus tard.

En juin 1945, la soeur d'Israël Avigdor (Francine Bradjbart) nous propose, à Ruth et à moi, par l'intermédiaire de Pougatch, de participer à un cours de moniteurs organisé par l'OSE, qui avait lieu à Genève. Je quittai donc le lycée. Le cours était organisé pour toutes les nationalités : suisse, belge, hollandaise, française ; pour juifs et non-juifs. Nous logions dans un château magnifique, entouré d'un immense parc, dans les faubourgs de Genève : le Petit Saconnex. Dans les trois étages de cet ancien château vivaient garçons et filles, jeunes, tous mus par une motivation commune. L'emploi du temps était le suivant. Le matin, nous faisions de la gymnastique dans le parc entouré d'arbres, avant de prendre notre petit déjeuner qui était d'une abondance pantagruélique pour nous qui venions de subir tant de privations. Ensuite, nous quittions le château pour l'institut Jean-Jacques Rousseau, où nous suivions nos cours : Pédagogie, Psychologie (la Méthode Montessori, le chien de Pavlov), et une à deux fois par semaine, Judaïsme. Nous avions également cours à l'Université. Quand nous revenions au château, vers 13 heures, nous aidions à la cuisine : fondue savoyarde ou bourguignonne, chocolat extraordinaire. L'après-midi se passait à étudier dans le château, ou bien à nous former en tant que futurs animateurs. Le soir, c'était la fête ! Claude nous apprenait de vieilles chansons françaises, et quelqu'un d'autre dont le nom m'a échappé nous apprenait des danses folkloriques de tous les pays.

De temps en temps, nous revenions sur le lac et faisions des courses d'aviron. Nos excursions nous menaient parfois jusqu'à Montreux. Je faisais également partie, ainsi que Ruth, de l'équipe de Basket.

Dans le cadre de notre formation, nous fûmes envoyés dans différentes maisons d'enfants. Pour ma part j'étais à Saint-Cergues. Les enfants dont je m'occupais étaient d'un milieu qui m'était complètement étranger, où figuraient pêle-mêle enfants d'alcooliques, de prostituées, victimes d'inceste, enfants dont les parents étaient en prison, etc. J'étais naïve, et ce sont eux qui m'ont affranchie. Ils étaient souvent couverts de gale, et j'avais très peur de les toucher. Ce stage m'a réellement ébranlée.

En quittant Saint-Cergues (Pessa’h 1946) j'achetai quelques douzaines d'œufs, difficilement trouvables à Roanne, que j'apportai à ma mère pour les fêtes. Je retournai ensuite à Genève, où j'ai poursuivi mon stage dans le château jusqu'au mois de juillet. En ce mois de juillet 1946, l'OSE m'envoie à Rueil-Malmaison, dans une maison d'enfants, afin de m'occuper d'orphelins revenant de déportation, ou qui avaient passé la guerre en Pologne ou ailleurs, y compris en France. Le travail était difficile : les enfants n'avaient aucune éducation, ne parlaient pas le français, avaient énormément souffert, ils avaient tous de graves problèmes psychologiques.

Beaucoup avaient perdu leur identité. Il était très difficile de se faire respecter. Nous avons essayé de nous rapprocher de tous ces enfants, de les rassurer, de leur transmettre un peu de notre joie et de notre affection, mais c'était très difficile car ils vivaient un vrai cauchemar. Les dirigeants de Rueil-Malmaison étaient vraiment à la hauteur de leur mission.

De temps en temps on me donnait la permission de rendre visite à la famille Rappaport. C'était la première fois que je voyais Paris. Chez ma tante vivait un de ses neveux, Adi. Adi est tombé amoureux de moi, mais il partit pour les Etats-Unis quelques semaines plus tard.

Après avoir travaillé trois mois à Rueil-Malmaison, l'Agence Juive me contacte et je dois partir à St Jérôme, dans les faubourgs de Marseille. Il s'agit d'un camp de transit majoritairement pour les adultes en provenance des camps de concentration ou de transit. J'étais chargée de l'intendance, car j'étais la seule à posséder des papiers français en règle. J'avais également pour tâche d'accompagner les habitants du camp dans les différents hôpitaux, dispensaires, dentistes et autres. Les policiers, me voyant toujours passer avec un homme différent, crurent que j'étais une prostituée et me convoquèrent au poste. J'expliquai la véritable raison de mes allées et venues, et ils exigèrent de mon père une autorisation écrite, qu'il envoya. De ce camp de St Jérôme on répartissait les réfugiés dans différents camps de départ pour la Palestine, selon les bateaux affrétés et selon la population qu'ils pouvaient contenir.

Ayant pris la décision de partir pour Eretz-Israël, j'ai été transférée à 15 km de Salon de Provence.

  1. Village de Haute-Savoie.

     

    Les rescapés (1945)

     

    Genève 1945

     

    Avant départ

    1946, Avant départ