Mémoires d'Eugénie dite "Génie" Schloss (1928-2013)

 

MÉMOIRES de GÉnie

fille de Mayer Chil Schloss et de RoUJA (ROse) Rappaport

(Roanne, Le Chambon-sur-Lignon, ISRAËL)

1.     De Roanne au Chambon-sur-Lignon

J

e reviens sur la période de mon enfance – enfance bénie. Nous formions un vrai clan, comme dans la construction d'une maison : les adultes avaient formé la fondation et nous bâtissions les étages. Mes parents habitaient à la campagne, à Riorges (aux alentours de Roanne). Le dimanche, de bon matin, Maman avait coutume de s'affairer à la cuisine. Le grand gâteau aux pommes et le grand gâteau au fromage confectionnés étaient cachés dans la chambre et moi, coquine, j'allais voler de l'un et de l'autre : Maman était une excellente pâtissière et c'était si bon. . . Tante Malcia, Tonton Maurice, Victor, Tante Dora, Tonton Shloyme, Bina, Jacques, Tante Dorle, Tonton Saül, Raoul[1], la mémé du marché (la troisième femme de mon grand-père), tout le monde dégustait les gâteaux. Mon père se mettait à chanter, surtout accompagné de sa sœur Malcia. Je me souviens de O Sole mio, Vois comme la mer est belle, et des chants en yiddish. Jacques aussi avait la vedette, et ses parents n'en étaient pas peu fiers, si bien que Jacques et moi, nous nous sommes présentés à un Radio-Crochet. Jacques a gagné le premier prix et moi, le deuxième : une boîte de biscuits à la cuiller avec une chanson intitulée Sur une hirondelle.

Les jours de fête reflétaient une ambiance particulière. Pour Pessa'h[2] Maman descendait le service spécial, les carpes nageaient dans les bassines et on s'apprêtait au festival. Les Grundman[3] arrivaient de Toulon, les Rappaport[4] de Paris. Nous étions en général, dans un tout petit appartement, une vingtaine de personnes. Les quatre questions et la traversée du désert n'en finissaient pas. Les discussions étaient âpres, elles concernaient toujours la libération des Juifs et le sionisme. Et enfin, le repas. Les gamins roulaient sous la table, s'endormaient, ne se réveillaient qu'avec l'Aflkoman[5]  et les chants de clôture surtout 'Had Gadia le tout orchestré par mon père. Rosh Hashana[6], Kippour[7] , c'était autre chose. Maman, nous entraînait de bonne heure à la synagogue. Nous n'en finissions pas d'embrasser sur tous les bancs les membres de la famille et les amis. Tout le monde se connaissait. L'ambiance était tellement chaleureuse que souvent, après le jeûne, nos tantes respectives nous invitaient – nous habitions en dehors de la ville – et pour nous, les enfants, tout était matière à faire la fête.

Vers la catastrophe

Nous étions loin de nous douter que près de nous se préparait la guerre. J'entendais bien mon père nous raconter des histoires concernant la politique. Socialiste de la première heure, il se réjouissait de la venue de Léon Blum au pouvoir. Le Front Populaire, la semaine des quarante heures, les congés payés, tous les acquis sociaux le comblaient d'aise.

1931. Alphonse Xl1l quitte l'Espagne, et la IIème République est proclamée ; elle dure jusqu'en 1936, date à laquelle débute la guerre civile espagnole entre nationalistes (Franco) et républicains.

En 1936, j'apprends la mort de mon grand-père Mendel Rappaport, enterré au cimetière de La Mouche à Lyon. J'ai sept ans et demi. Quelques mois plus tard, mon père, âgé de trente- cinq ans, tombe grièvement malade. Il est hospitalisé à l'hôpital St-Maurice à Paris pour une recto-colite. Maman, sans grandes ressources, est obligée de vendre un métier à tricoter pour assurer les frais d'hospitalisation. Moi-même, pendant cette période d'au moins deux mois, je suis souvent accueillie chez ma tante Diamant. J’ai conscience de la gravité de la maladie de mon père et refuse d'aller à l'école. Enfin, mes parents rentrent à Roanne puis partent se reposer à Toulon chez les Grundman, ils se promènent sur la Côte d'Azur, et Maman va même jouer à la roulette à Monte-Carlo.

Suite à la montée au pouvoir de Hitler en 1933, les Anglais avec Chamberlain, les Français avec Daladier essaient de résoudre les revendications allemandes. Ils n'y parviennent pas. C'est à la Conférence de Munich en septembre 1938 que les chefs des gouvernements français, anglais et italien signent des accords avec l'Allemagne. Ces accords se terminent en imposant à la Tchécoslovaquie la cession des Sudètes au IIIème Reich, ce qui encourage l'Allemagne dans sa politique destructrice.

8-9 novembre 1938. On l'appelle la ''Nuit de Cristal" car cette nuit-là toutes les vitrines des magasins juifs en Allemagne sont saccagées, des synagogues sont également mises à feu et à sang. Les déportations de Juifs qui avaient commencé auparavant sont intensifiées. Peu après ces événements, les Friedman (Ruth et ses parents) arrivent à Roanne, venant de Berlin. Ruth nous raconte la fuite de la famille devant le fascisme, et la manière dont son école et la synagogue attenante ont été incendiées.

C'est le 1er septembre 1939 que les armées de Hitler et Staline se partagent la Pologne, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939. La France et l'Angleterre s'étant déclarées prêtes à défendre la Pologne en cas d'attaque allemande, le gouvernement français déclare la mobilisation générale et le 3 septembre, c'est la guerre.

Mon père ainsi que d'autres Juifs de Roanne se portent volontaires. Vu son état de santé, il est réformé. Maman, qui avait connu la guerre de 1914-1918, m'envoie acheter du ravitaillement. Je me souviens notamment de l'huile et du sucre. Les gens ont peur de manquer : tous veulent faire des réserves. On pense que la France résistera longtemps, qu'elle ne pourra être vaincue : elle a la Ligne Maginot ! Le territoire français n'est pourtant pas à l'abri, et les Allemands avancent. En France, on ne peut imaginer la défaite, et pourtant. . .

Il y a d'abord, vers la fin 1939, la défaite des Alliés à Narvik, ainsi que l'occupation de la Norvège par les Allemands. Ils envahissent également la Belgique et la Hollande, et la Ligne Maginot ne résiste pas : les forces nazies foncent à travers les Ardennes avec leurs blindés et pénètrent en France. L'armée française recule et c'est la Débâcle.

Les populations fuient devant l'avance allemande : c'est l'Exode. En cinq semaines et au prix de 92000 morts, la France a subi la plus grave défaite militaire de toute son histoire. Un armistice est signé le 22 juin 1940 entre Français et Allemands, qui définit la création de deux zones séparées par une ligne de démarcation : la zone occupée au Nord, la zone libre au Sud.

Après l'armistice, les troupes allemandes entrent à Roanne. Comme tous les Roannais, le cœur serré, nous assistions silencieux au défilé des vainqueurs. J'entends les commentaires flatteurs des gens : « Ce qu'ils sont beaux, ces Allemands, sur leurs motos ! Ce qu'ils sont bien élevés ! Ce qu'ils sont propres ! » Il est vrai qu'ils saluent la foule et que leur attitude bienveillante était propice aux compliments. Bientôt, ces pauvres Français déchanteront.

Le 17 mai   1939, le gouvernement britannique publie Le Livre Blanc, qui limite l'immigration juive à 10000 personnes par an, limite l'achat des terres et prévoit dans les dix ans l'instauration d'un état palestinien (juif et arabe, lié à la Grande-Bretagne). Ce décret influencera la politique future des Juifs en Palestine.

A Roanne, depuis la signature de l'armistice en juin 1940, la vie suit son cours. On voit arriver des réfugiés, surtout de l'Est, la communauté devient plus importante.

Le 24 octobre 1940 a lieu la fameuse entrevue entre Hitler et Pétain à Montoire, qui concrétise les clauses de l'armistice signé en juin.

Pendant l'hiver 1940-41 nous avons participé à beaucoup de réunions de jeunes ; malgré l'occupation, j'étais insouciante et heureuse. C'est à cette époque qu'un couple d'anciens responsables des éclaireurs Israélites de Strasbourg, Denise et Henri Lévi, réfugiés à Roanne, créèrent le mouvement scout. J’y ai adhéré complètement. J’étais enchantée par sa pédagogie, l'esprit d'initiative, l'endurance physique, la B.A., le courage, l'effort la débrouillardise, la loi et la promesse. Ce qui me plaisait surtout : les sorties, les jeux de piste, les camps, les totems, les soirées de kum sitz[8] , et surtout, surtout, nous avions une manie : chanter, chanter en chœur, à tout moment, à plusieurs voix et en chaque circonstance, spécialement devant les feux de bois. En 1942, les EEIF créèrent des réseaux de sauvetage d'enfants juifs.

Nous commençons à être angoissés, j'entends le mot ghetto autour de moi, tous ont le cœur serré et mes parents m'expliquent : c'est l'horreur, les Juifs sont regroupés dans quelques villes et dans des quartiers délimités. Par la suite, nous apprendrons la vérité : sans ravitaillement, dans des conditions d'entassement effroyables, des dizaines de milliers de familles sont décimées par la faim, les épidémies et les brutalités.

Je hais les Allemands et suis très loin encore de la réalité à ce moment-là. Le maréchal Pétain et son gouvernement étaient à Vichy. Il avait fait ''don de sa personne à la France". Au début de 1942, avec ma classe, nous avons accueilli le maréchal en chantant : ''Maréchal, nous voilà, devant nous le sauveur de la France. . . ''

1942 : l'Europe était carrément dans le malheur. En France, les convois de déportation se multipliaient. Les rafles meurtrières des 16 et 17 juillet l 942 à Paris nous alarmaient. A la suite de la défaite des troupes de Rommel à El Alamein en octobre 1942, les Allemands occupent la zone Sud, ce qui fait comprendre à mes parents qu'il fallait se sauver et se cacher.

L’arrivée au Chambon

Par l'intermédiaire des Guzy, mes parents avaient entendu parler du Chambon-sur-Lignon. Fin novembre 1942 nous partons donc, Papa, Liliane et moi, en direction du Chambon. Mon père s'adresse au Pasteur Trocmé, qui nous indique une pension, Au Clair de Lune, dirigée par Léonie et José Jodart. Le Chambon-sur-lignon fait partie du plateau Vivarais-Lignon, en Haute-Loire, avec une vingtaine de villages. Le Chambon était déjà, avant la guerre de 1939-1945, une terre d'accueil pour les opposants : soit pour les républicains espagnols, soit pour les Allemands fuyant le nazisme, soit pour les Juifs pourchassés, donc pour une population internationale. Sur ce plateau au climat rude vivait une population chrétienne de 5000 âmes à peu près, en majorité protestante. Ces descendants de huguenots qui luttèrent durant les sanglantes guerres de religion n'hésitent pas à accueillir 5000 Juifs. L'inspirateur spirituel de ce sauvetage fut le pasteur André Trocmé, aidé de sa femme Magda. Ce pasteur était un non-violent. Au lendemain de la signature de l'armistice, en juin 1940, dans le sermon, devenu célèbre, qu'il a prononcé en chaire, le Pasteur Trocmé a déclaré : ''Nous devons obéir à Dieu et non aux hommes, et nous lutterons par les armes de l'esprit.'' Il existait au Chambon une infrastructure où l'on recevait déjà dans des hôtels, pensions, homes d'enfants, des enfants de diplomates aussi bien que de mineurs de St-Etienne. Les pasteurs Trocmé et Theis avaient déjà créé l'École Nouvelle Cévenole (futur Collège Cévenol) et l'école primaire dirigée par Roger Darsissac existait depuis longtemps. Ces trois hommes étaient très actifs dans l'aide aux réfugiés de tous âges et de toutes provenances.

Fin 1942 nous vivons donc, ma sœur Liliane et moi, au Chambon. Liliane fréquente l'école primaire – elle a neuf ans – et moi, l'École Nouvelle Cévenole. Ma sœur fait également la connaissance d'un merveilleux professeur de piano, Mme Manchon, chez qui elle a fait d'énormes progrès. Elle n'a jamais retrouvé son égal. Moi, je vais d'étonnement en étonnement. L'école connaît un afflux extraordinaire, en raison non seulement des méthodes nouvelles (mixité – je viens du lycée de filles de Roanne – et démocratie au sein des classes) mais aussi de la qualité des enseignants, eux aussi réfugiés : Mrs Williamson, une écossaise aux joues rouges, excellent professeur d'anglais, grâce à qui je baragouine aujourd'hui un peu d'anglais, Frau Höffert, une Autrichienne, professeur d'allemand possédant une jolie voix, Mme Drayer, professeur de maths. . .

J'y ai côtoyé des enfants juifs réfugiés ; nous nous retrouvions ensemble dans diverses maisons d'enfants ou dans des familles d'accueil, à qui beaucoup d'entre eux avaient été confiés par des organisations telles que l’OSE (œuvre de Secours aux Enfants), les EEIF, d'autres organisations juives, et le YMCA (Young Men Christian Association). La complicité des habitants du plateau était totale, dans chaque ferme ou presque on cachait des Juifs, enfants et adultes, sans que personne ne sache lequel de ses voisins les y avait placés.

Le premier dimanche après notre arrivée au Chambon nous avons décidé, Liliane et moi, de nous rendre au temple pour l’office. Le Pasteur Trocmé était un cerveau pensant, un hardi prédicateur, et j'étais très impressionnée par l'ambiance qui régnait dans le temple. Ce n'était pas comme chez nous à la synagogue : personne ne parlait, l'heure était grave et tous les fidèles recueillis. Les cantiques étaient entonnés par le pasteur et repris par toute l’assemblée. Pendant tout mon séjour, personne n'a jamais essayé ni de près ni de loin de me convertir, mais je dois dire que j'étais attirée par la rigueur des protestants. Nous fréquentions l'école du dimanche au temple, participions aux sermons du Pasteur Trocmé et chantions des cantiques.

La nourriture à la pension n'était ni abondante, ni bonne, mais nous nous sommes rattrapées, Liliane et moi, lorsque nos parents se sont installés à Fay-le-Froid, à 19 km du Chambon. Auparavant ils se trouvaient à Grenoble. En effet, les Allemands occupent depuis novembre 1942 toute la France, mais une partie de l'ex-zone Sud, de la Savoie à la Côte d'Azur, est occupée par les Italiens de Mussolini (allié du Reich). Ces Italiens ne déportaient pas les Juifs, aussi, de novembre 1942 jusqu'au milieu de 1943, les Juifs trouvent-ils un refuge dans les territoires français occupés par les Italiens.

 

La vie sur le Plateau

L'hiver 42-43 fut particulièrement rigoureux, et pour lutter contre le froid Maman enfilait à Liliane un pull-over bien chaud sur les jambes. Liliane et moi nous étions également munies de jolis sabots. Les miens étaient rouges avec de petites fleurs. Mais la neige collait aux sabots et nous allions souvent à l'école en luge ou à skis.

Pour Pessa'h 1943, sans l'autorisation de personne, je décide de partir à Roanne : cette fête, pour moi, représentait une réunion de la famille à laquelle il m'était impossible de ne pas participer. Donc j'emprunte le petit train départemental (on l'avait surnommé CFD, Compagnie Fichue D'avance) avec correspondance à Dunières pour Roanne. J’étais seule, et il faisait nuit. A Roanne régnait le couvre-feu instauré par les Allemands, et je n’avais pas de laissez- passer. Dans le train j'avais fait la connaissance d'une dame polonaise, elle m'emmène chez elle pour passer la nuit et pour me soustraire aux mauvaises rencontres. Très gentille, la dame, et tout et tout. . . mais   pour la première fois de ma vie, je vois trôner au milieu de la chambre un ''seau d'aisance''. Merci madame. . .

Le lendemain matin, je pars à Riorges où habitaient mes parents qui, eux aussi, étaient revenus de Grenoble pour les fêtes. Mon père s'était absenté, et Maman se trouvait dans l'atelier attenant à l'appartement. J’étais donc seule. Tout d'un coup, on frappe. C'était la milice française, venant chercher mon père. Ils fouillent le petit appartement, ne trouvent pas Papa, et s'en vont. La chance. Je pars prévenir M. Eisenstein, qui faisait la queue à la boulangerie, de ne pas rentrer à la maison. On prévient Papa, qui ne rentre plus et décide que nous devons quitter immédiatement la ville. Le train de mes parents part avant le couvre- feu décrété à 23 heures et donc avant le mien, qui quitte Roanne à quatre heures du matin, Aussi m'accompagnent-ils à la gare : je dois passer la nuit dans la salle d'attente. Par mesure de sécurité je m'assois à côté d'une dame. Tout d'un coup, le faisceau lumineux des torches allemandes fouille les recoins de la pièce. J’ai peur. Ils demandent nos papiers, et ô miracle, la dame dit, pour me protéger : c'est ma fillette.

En 1943, le ''Duce'' Mussolini, qui avait lancé l'Italie dans la guerre aux côtés de l'Allemagne hitlérienne, fut désavoué par les chefs fascistes et arrêté. Après Pessa'h 1943, la situation devient dangereuse à Grenoble comme à Toulon, où habitent la sœur de Maman et son mari, les Grundman. Leurs cinq enfants sont dans un orphelinat à Draguignan. Mes parents me demandent de leur trouver une cache au Chambon-sur-Lignon ou dans la région, J’étais alors âgée de quatorze ans mais j'avais tous les culots.

Je m'adresse au Pasteur Trocmé. Celui-ci me dirige vers plusieurs pasteurs de la région. En définitive c'est à Fay-sur-Lignon que je rencontre le pasteur Curtet, âgé à l'époque de vingt-six ans. Il me reçoit si chaleureusement que j'ai l'impression de faire partie de sa famille.

La majorité des habitants du village sont protestants. Le pasteur, qui officie à Fay seulement depuis l'automne 1942, venant de Suisse, s'était installé au presbytère de Fay, à l 180m d'altitude. Il décrit Fay comme un endroit où il fait à la fois froid et chaud dans le cœur des paroissiennes. Il contacte pour moi la famille Exbrayat, ferblantiers à Fay, qui accepte de me louer à moi, une gamine, à l'entrée du village, au-dessus de leur garage, deux appartements : un pour mes parents, l'autre pour les Grundman. Les deux couples locataires viendront s'installer sans leurs enfants : Liliane et moi nous restons au Chambon, et les enfants Grundman à Draguignan.

Mes parents, financièrement très démunis, me prient de leur trouver une source d'approvisionnement. Tout était rationné et vendu au marché noir. La seule monnaie d'échange   que je pouvais donner pour le troc consistait en des panneaux de tricotage que l'on détricotait pour avoir des pelotes de laine et tricoter à nouveau pulls, chaussettes et gants.

Nous sommes après Pâques 1943. Cette année il a fait un hiver long et rigoureux. La route entre le Chambon et Fay était entrecoupée de congères, et j'avais beaucoup de mal à avancer en vélo. J’ai frappé à de nombreuses portes de fermes, et me suis fait jeter jusqu'à ce que j'arrive à la ferme de Mme Ruel, non loin de Fay. Elle m'accueille par ces mots : ''Tout d'abord, tu ne me demandes rien. Tu es gelée, tu quittes tes chaussures, tu mets tes pieds dans le four pour te réchauffer, maintenant tu vas manger un morceau". Elle sort son gros pain de seigle tout rond, me verse de la soupe toute chaude, et je lui explique le but de ma visite. Eh bien, cette femme, par amour du prochain, au mépris de l'argent, s'est comportée comme une mère aimante. Jusqu'au départ de mes parents de Fay, elle a alimenté ma famille en beurre, œufs, fromage, jambon, légumes et a reçu pour tout paiement des panneaux de tricotage. 

Il fallait également à mes parents de faux papiers : pièces d'identité, cartes d'alimentation. Avec l'aide d'un protestant du pays, un jeune Juif (nommé Oscar Rosowsky, et ayant pour nom d'emprunt Jean-Claude Plune) décide de monter et de gérer la fabrication intensive de faux papiers.

Mes parents deviennent des Alsaciens et gardent leur nom. L'atelier de fausses pièces d'identité de Plune était situé dans une ferme au lieu-dit La Fayolle, entre les villages du Chambon-sur-Lignon et Le-Mazet-St-Voy. Liliane et moi passions devant cette ferme chaque fois que nous montions à Fay, et ceci à peu près tous les quinze jours. On me confiait des lettres et que je remettais à M. Plune, et j'étais donc porteur de messages dont j'ignorais le contenu, soit en partant du Chambon, soit en revenant de Fay.

En face du collège que je fréquentais au Chambon se trouvait l'Hôtel du Lignon, qui servait à requinquer les soldats allemands. On l'appelait Erholungsheim. Un jour, un gamin de notre collège passe devant la sentinelle allemande et lance en fanfaronnade : ''Sale boche !'' Pendant toute la journée, cette sentinelle a fait répéter au gamin : ''Allemand, mais pas boche.'' Il faut dire qu'entre nous on affublait les Allemands de toutes sortes de sobriquets comme ''haricots verts'', ''schleu'', ''verts de gris'', ''fritz'', ''fridolins'', et d'autres encore. Mais au Chambon, ils étaient venus pour respirer le bon air, alors. . .

Un jour, plutôt une nuit, nous avons eu à la pension une descente des hommes de la milice. Le propriétaire, un réfugié espagnol, était républicain. Les miliciens l'ont cherché dans toutes les chambres, ils ont tâté tous les lits, et j'ai failli étouffer ma petite sœur en lui mettant un coussin sur la figure de peur qu'elle ne se réveille. Nous étions très secrètes quant à notre identité de peur d'être découvertes. Nous avions peur.

Les deux familles s'installent donc à l'entrée du village de Fay, mes parents sous leur propre nom et les Grundman sous le nom de Gobet. A Fay le pasteur Daniel Curtet était un pacifiste. Pour lui, le sauvetage des Juifs et persécutés de toute sorte était une valeur de principe. Mes parents, en arrivant à Fay, sont devenus ses amis. Ils fréquentaient le temple et mon père, en bon chanteur, entonnait les cantiques plus fort que les protestants eux-mêmes. Mes parents se sont également liés d'amitié avec une certaine Mme Rosowsky, séjournant à Fay sous le nom de Mlle Grabowska. Mon père la soupçonnait d'être juive. Pour s'en assurer, il se mit à chanter un jour Kol Nidre et la dame s'est mise à pleurer ; mon père savait à quoi s'en tenir. Cette dame était en fait la mère d'Oscar Rosowsky qu'il avait réussi, grâce à la fabrication de faux papiers, à faire sortir du camp de Gurs.

De son côté, Daniel Curtet s'était mis à camoufler par dizaines des jeunes, paysans, artisans, ouvriers de St-Étienne et de Firminy, qui avaient réussi à échapper au STO. Ces jeunes, avec l'aide de Curtet, prenaient le maquis, c'est-à-dire entraient dans la clandestinité.

Au mois de juin 1943, deux Juifs de Marseille, à la suite d'une escroquerie montée par un Allemand et un Français, furent arrêtés à Fay et se trouvèrent vendus à la Gestapo. Ils furent déportés et moururent en camp de concentration.

La vie s'écoulait tout doucement pour mes parents et la famille Grundman, toutefois un peu monotone. Mon père avait adopté un chat. Tous deux lui donnaient le bain, leur grand plaisir était de souffler dans l'oreille du chat et de lui demander en polonais : ''Matckech miaou ?'' (Tu as une mère ?), et le chat répondait : ''Miaou ! '' (J’en ai une !). Les hommes discutaient religion avec le pasteur, Maman cuisinait et ma tante se régalait. Ma tante Hela était une femme formidable, optimiste, drôle, courageuse, intelligente, bonne mère. Elle a su se faire des Exbrayat, les propriétaires – qui étaient des gens secrets, un peu renfermés – de vrais amis. Après la guerre elle les a reçus comme elle savait si bien le faire, à Toulon. Ils s'en souvenaient encore en 1993, lors d'une visite que je leur ai rendue.

Les deux couples ne sortaient jamais ensemble. Mes parents se promenaient souvent le soir, ils avaient peur de mauvaises rencontres, surtout depuis que ces Juifs de Marseille avaient été arrêtés. Ils logeaient au-dessus du garage du village, et il arrivait que des Allemands y viennent pour des réparations. Mes parents alors perdaient tous leurs moyens.

Venant de Draguignan, les cinq enfants Grundman arrivent chez leurs parents à Fay en mai 1944. Jacqui avait quatre ans. Il était tout mignon, et moi, insouciante, je le prenais souvent sur le porte-bagages de ma bicyclette. Un jour, dans une descente, lors d'une ballade en compagnie de Liliane, il s'est pris les pieds dans les rayons du vélo, il est tombé, le sang a giclé et moi, je me suis évanouie. Un paysan, passant par là, nous a ramenés dans sa carriole tous les trois et nous sommes finalement arrivés à bon port. Une autre anecdote : Max, après avoir un jour reçu une gifle de son père, s'est écrié : ''Je dirai à tout le monde que tu ne t'appelles pas Gobet mais Grundman ! ''.

Jusqu'en juin 1944 mes parents resteront à Fay malgré la tension qui régnait à ce moment-là. Je m'explique : le nombre de jeunes français refusant de partir en Allemagne pour le STO augmentait continuellement. Ces jeunes durent subir les dures représailles des policiers, allemands et français, qui fusillaient à bout portant paysans et maquisards.

Mes parents décident de demander au Pasteur Curtet de leur trouver une nouvelle cache. Il s'acquitte de cette demande : mes parents s'installent à Vacheresse, à côté du Mazet. Là commence une autre histoire.

Nous sommes en juin 1944. Vacheresse est un hameau au milieu de forêts, celles-ci tiennent beaucoup de place en Haute-Loire. L'ancienne ferme que mes parents occupent (plutôt le premier étage) est identique à toutes les autres fermes : charpente solide pour lutter contre les intempéries, fenêtres petites, la grange qui fait suite est spacieuse. Tout est spécialement calme dans ce coin. C'est le bled. On entend le beuglement des vaches et le glouglou de la rivière. C'est un pays très rude, il fait très froid et Maman est très triste. Nous apprenons aussi qu'Albert Camus a séjourné dans le coin.

Beaucoup de Juifs roannais se trouvent à côté, au Mazet ou dans la région, notamment les Guzy, Ruth et ses parents. Profitant de leur présence mon père les invite, comme il y a Mynian, à se réunir chez lui pour la Haskara de son propre père. Jacqui, se trouvant par hasard à la maison, demanda à mon père, en le tirant par la manche et avec son accent méridional : ''Eh tongtongs, c'est foire aujourd'hui ?'' A Fay, il n'avait connu d'attroupements qu'au moment des foires. . .

 

Le commencement de la fin 

En classe, nous sentons bien qu'il va se passer quelque chose. Les Allemands, au repos dans leur Hôtel du Lignon, commencent à être nerveux. Au collège circulent des rumeurs.

Arrive le 6 juin 1944, vers midi : le choc. Les Français, Anglais et Américains viennent de débarquer en Normandie. Toute la classe se dresse, applaudit : ''Hourra !'' C'est le commencement de la fin pour les Allemands.

Mon père suivait les informations diffusées à partir de Londres, notamment Les Français parlent aux Français – l'émission commençait par ''ti ti ti taa'' en morse ''V'' comme victoire, air de la Cinquième Symphonie de Beethoven. Il ne décollait plus de la radio, ce qui était encore dangereux. Papa avait trouvé quelque part une carte de France, et marqué l'avance des Alliés avec des épingles et de la ficelle. Nous ne tenons plus en place, et à partir de cette époque Liliane et moi avons cessé d'aller à l'école et nous sommes installées à Vacheresse.

Je vous ai raconté qu'à côté de la maison se trouvait une grange spacieuse. Eh bien, fin juillet 1944 ou août 1944 eut lieu la première réunion M.J.S., Mouvement de Jeunesse Sioniste, réunissant les jeunes de toutes tendances. Nous étions une trentaine, et je me souviens que Maman a servi des œufs à la neige à tous.

A partir du 6 juin 1944, jour du Débarquement, les maquis deviennent des pelotons de combat. Ils se composaient des F.T.P. (Franc Tireurs Partisans, plutôt d'obédience communiste), des F.F.I. (Forces Françaises de l'intérieur, plutôt d'obédience socialiste), l’A.S. (Armée Secrète, plutôt de droite). Parmi ces forces de résistance contre les Allemands il ne faut pas oublier l'unique mouvement armé exclusivement juif en France : l'Armée Juive. Un des fondateurs de cette armée, Aron Lublin, a été également le fondateur du quotidien yiddish Unzer Wort. Maman le lira jusqu'à la fin de sa vie. L'Armée Juive paie un lourd tribut à la Résistance. Elle fournira de nombreux soldats à la Brigade Juive, force de 5000 à 10000 hommes créée en Palestine en 1944 au sein de l'Armée Anglaise. Ces soldats poursuivront un autre combat après la Libération : celui de la création de l'état d'Israël.

En juin 1944 ce n'était pas encore la fin de la guerre. Par exemple, dans un village, Le Cheylard, en Ardèche, près du Chambon, des FTP avaient cru pouvoir déjà organiser une préfecture libérée. Résultat : l'intervention des troupes allemandes fit 103 morts, dont deux tiers de civils.

Roanne a été libérée de l'occupation allemande le 20 août 1944.

Au Chambon et alentours nous avons dû attendre le mois de septembre pour envisager de rentrer chez nous. Ouf ! Les allemands ont quitté la région, il n'y a plus de danger. Nous logions toujours à Vacheresse, à 20 km à peu près du Chambon.

Maman prépare tous les bagages. Après quelques années nous avions accumulé pas mal de bric-à- brac. Bien entendu nous n’avions pas de valises. Maman prépare des provisions pour Roanne où tout est encore rationné, des jattes de beurre salé, des œufs en conserve. Pour le transport de tout cela, uniquement des sacs en toile de jute. On me charge (j'étais la plus forte de la famille) du transport de toutes les chaussures à l'aide de ma bicyclette.

L'heure du départ du bus pour Dunières était prévue pour 8 heures du matin. Nous quittons tous les quatre Vacheresse à 3 heures du matin. En septembre, dans ces régions il fait déjà froid, le sol est un peu boueux. Nous nous enlisons avec une petite remorque, le vélo et toutes les affaires. Nous sommes aux abois, embourbés. Miracle : un paysan passe par là avec sa charrette et nous descend jusqu'au Chambon.

Le même soir nous arrivons à Riorges. Toute notre famille roannaise s'y trouvait déjà.

 

Le retour

Nous faisons le bilan.

La plus jeune sœur de maman, Lola Rappoport, née le 22-12-1922, déportée de Lyon en 1943, est morte à Auschwitz le 13-07-1943. De France, à part cette jeune tante, toute la famille s'est retrouvée. Chaque famille s'est mise à raconter son histoire. Nous étions tous curieux.

Les Rappaport de Paris étaient cachés à Nice. Les Rappaport de Roanne (Saül) étaient cachés dans la côte roannaise, d'abord à Villemontais ensuite à Moulin Cherier. Les Lombard à Villeurbanne. Pour les Goldblum c'était autre chose, Michel Steiner leur gendre (qui avait été arrêté par les Allemands) s'est sauvé à Barcelone où il est resté jusqu'à la fin de la guerre. Le reste de la famille, Jacques, Bina et son fils Jojo s'était réfugié au bourg de Chérier chez les Plasse (la médaille des Justes leur a été décernée).

Pour les Diamant, ce fut toute une histoire. En 1940 les Diamant ont loué une maison à Villerest où toute la famille se retrouvait les week-ends, et où la famille Joubert, paysans de leur état, nous régalaient avec jambons, saucissons, fromage blanc à la crème. Les week-end, maman – qui avait appris à faire du vélo à cette occasion – et nous tous partions à Villerest où nous étions contents de nous retrouver entre cousins- cousines. En octobre 1941 les parents Diamant se réfugient à Régny, chez la famille Mulsant, où Victor est placé chez les Pères Mariste au couvent St Joseph au bourg de Thizy.

C'est au bourg de Villerest, en 1944, que j'ai assisté à la tonte des femmes collaboratrices sur la place publique.

Septembre 1944 : la vie reprend à Roanne. Toute la communauté reprend ses activités. De nombreuses conférences sont organisées dont celles avec Bristritski (qui nous a appris une hora), Zrabavel (personnalité israélienne importante) et Jarblum (mandaté par l'Agence Juive, président du Hapoal Zion Hita'hdout, branche golatique du Mapai).

Vie intensive au sein du mouvement de jeunesse M.J.S (Mouvement de Jeunesse Sioniste créé par Simon Lévitte, réunissant toutes les mouvances sionistes) : réunions passionnantes presque chaque soir avec la participation d'intervenants (dont Claude, qui nous a appris des chansons en Yiddish). Dans les réunions idéologiques on parle de Herzl avec son Altneuland, de Pinsker avec son Autoémancipation, d'A'had  Ha’am avec son centre spirituel en Israël. Après la guerre nous avons participé à un camp national du M.J.S à Uriage. Les activités ressemblaient à celles proposées par les E.I.F, mouvement auquel nous appartenions de 1940 à 1942 – nous avions même participé à un camp scout en été 1941 à Moissac. Mais revenons à l'après-guerre.

En octobre 1944 je retourne au lycée de Roanne, pas trop motivée. L'ambiance au sein de la jeunesse juive était euphorique : enfin nous pouvions être nous-mêmes, nous afficher en tant que juifs et en être fiers, alors que nous avions été des enfants cachés auxquels on avait volé la jeunesse. Il fallait tout reconstruire. Pour mes parents la vie devait reprendre ses droits. Une partie du matériel avait disparu, mes parents n’avaient ni travail, ni argent, mais nous étions tous vivants et ils avaient tous les courages. Ils ont recommencé la fabrication des pull-overs. Tout était encore rationné, mais ils se sont débrouillés.

            

(fin du premier épisode)

 

 

 

 

  1. ^

    Chil Guzy et mon père sont des amis d’enfance, qui sont arrivés ensemble à Roanne, venant de Lodz.

  2. ^

    Ce chiffre, qui a longtemps circulé sur la foi du témoignage d’Oscar Rosowsky (mais qui s’appuyait sur le nombre total de papiers d’identité qu’il avait fabriqués, alors qu’une seule personne pouvait avoir plusieurs documents), est largement surestimé : les recherches de Muriel Rosenberg ont permis de le ramener, de façon certaine, à un peu plus de 2000 réfugiés sur le Plateau pendant l’Occupation (voir Mais Combien étaient-ils ?, éditions Dolmazon, 2021, et Dictionnaire des réfugiés juifs, éditions Dolmazon, 2025). (note de la rédaction)

  3. ^

    Plus tard les élèves du Collège rebaptiseront le CFD (chemin de fer départemental) « ça file doucement »… (note de la rédaction)

  4. ^

    La femme de Mr Eisenstein, Tsecha, venue de Pologne au début des années 30, était jeune fille au pair et m’a élevée.

  5. ^

     À l’époque Fay-sur-Lignon se nommait encore Fay-le-froid… (note de la rédaction)

  6. ^

     Pièces rectangulaires de 1m40 sur 65cm tricotées à la machine, avec des lisières sur les bords, qui peuvent être coupées et assemblées pour confectionner des pulls. Lorsqu’ils sont entiers, on peut les détricoter et on récupère alors des pelotes.

  7. ^

     Erholungsheim : en allemand, maison de "repos" ou de « convalescence''.

  8. ^

     Kol Nidre : en hébreu tous les vœux, c'est le nom de la prière et de la cérémonie inaugurale de Yom Kippour.

  9. ^

    Minyan : réunion de dix hommes, nécessaires pour assurer un office.

  10. ^

     Haskara : office commémorant le décès d’une personne.